- accueil >
- Dossier >
- N°42-Dec 2025 >
- N°42-Spécial >
N°42-Spécial
Histoire des lieux de mémoire au Fouta-Djallon
Table des matières
Texte intégral
pp. 382-398
1Le Fouta-Djallon, créé par les Djallonké, a connu une civilisation marquée par la culture traditionnelle mandingue et peule. Ainsi, le choix de notre thème s’explique par les traces laissées les hommes. Son intérêt se trouve dans le fait que ces lieux de mémoire, bien que révélateurs et significatifs de l'histoire du Fouta, ne sont pas valorisés. Ils ont connu l’influence de l’Islam. Ils appartienent aux domaines politiques, religieux et socio-économique. Notre question de recherche est : comment peut-on analyser l’histoire des lieux de mémoire dans cette région ? De cette question principale découlent deux questions suivantes :
-
Existe-t-il des lieux de mémoire et que sont-ils ?

-
Comment a évolué le rôle que jouent les lieux de mémoire dans l’histoire du Fouta-Djallon ?
2Comme objectif principal : identifier et donner la signification et le rôle des lieux de mémoire dans l’histoire du Fouta-Djallon. De cet objectif principal découlent des objectifs secondaires suivants : Identifier les principaux lieux de mémoire, décrire leur signification et analyser leur rôle.
3La Méthodologie adoptée est l’approche historique fondée sur l’analyse critique des documents et le recueil des témoignages oraux.
4Fouta-Djallon, created by the Djallonke, experienced a civilization marked by traditional Mandingo and Fulani culture. Thus, the choice of our theme can be explained by the traces left by people. Its interest lies in the fact that these places of memory, although revealing and significant of the history of Fouta, are not valued. They experienced the influence of Islam. They belong to the political, religious and socio-economic domains. Our research question is: how can we analyze the history of places of memory in this region? From this main question arise two following questions :
5Are there places of memory and what are they ?
6How has the role played by places of memory in the history of Fouta-Djallon evolved ?
7As main objective : to identify and to give the meaning and role of places of memory in the history of Fouta-Djallon. From this main objective arise the following secondary objectives : to Identify the main places of memory, to describe their meaning and to analyze their role.
8The Methodology adopted is the historical approach based on the critical analysis of documents and the collection of oral testimonies.
9Fouta-Djallon ; Tombs of the saints ; Holy cities ; manuscripts ; Mosque ; Koranic school
Introduction
10Fouta-Djallon, en République de Guinée, correspond approximativement, à la région montagneuse de la Moyenne Guinée, d’une superficie d’environ quatre-vingt mille (80000) Km2. (I. Barry, 1997, p.33). Elle est située entre la région côtière, Basse-Guinée, à l’ouest, et la savane mandingue, Haute-Guinée, à l’est. Au Sud, elle voisine avec la Sierra Leone, au Nord avec les républiques du Sénégal et du Mali et au Nord-Ouest avec la Guinée Bissao. Ses périphéries Ouest et Est sont comprises dans des unités administratives relevant, de nos jours, des régions de Basse Guinée et de Haute-Guinée. (L. Mansaré, 2017, p.12-13).
11Cette région montagneuse est riche en histoire et en culture. Au-delà de son histoire religieuse et politique, elle est un espace riche de lieux de mémoire qui reflètent l'organisation sociale, économique, les luttes politiques et religieuses d’où l’intitulé de notre sujet de recherche « Histoire des lieux de mémoire au Fouta-Djallon ».
12Le choix de ce thème s’explique par le fait que le Fouta-Djallon est marqué par beaucoup d’évènements historiques qui ont laissé des traces profondément ancrées dans ses paysages, ses villes, et sa civilisation témoignage de son passé glorieux. Ainsi, l’intérêt de ce thème se trouve dans l'influence de l'islam, ces lieux de mémoire, bien que révélateurs et significatifs de l'histoire du Fouta, ne sont pas valorisés. C'est donc, en général, une attitude d'indifférence ou de méconnaissance de leur valeur mémorielle et de leur signification. L'histoire de ces lieux de mémoire appartient aux domaines politiques (capitales politiques et religieuses), religieux (mosquées, écoles coraniques, ville sainte) et socio-économique (tombes des saints, marchés et musée). Notre question de recherche est : comment peut-on analyser l’histoire des lieux de mémoire dans cette région ? De cette question principale découlent deux questions suivantes :
-
Existe-t-il des lieux de mémoire et que sont-ils ?

-
Comment a évolué le rôle que jouent les lieux de mémoire dans l’histoire du Fouta-Djallon ?
13Comme objectif principal : identifier, décrire et analyser les lieux de mémoire, en soulignant leur signification historique et leur rôle dans l’histoire du Fouta-Djallon. De cet objectif principal découlent des objectifs secondaires suivants : Identifier les principaux lieux de mémoire, décrire la signification de ces lieux de mémoire et analyser leur rôle dans l’histoire de la région.
14Pour ce faire, nous partons de l’hypothèse que les lieux de mémoire constituent des repères historiques et socioculturels jouant un grand rôle dans la compréhension de l’histoire du Fouta-Djallon.
15La Méthodologie adoptée est l’approche historique fondée sur l’analyse critique des documents et le recueil des témoignages oraux. En premier lieu, nous avons procédé à une analyse documentaire qui consiste à collecter les informations que d’autres auteurs avaient déjà traitées et nous les avons soumises à la critique historique. Ensuite, nous avons effectué des entretiens semi-structurés (direct ou par téléphone) avec des personnes ressources parmi lesquelles il y a des témoins oculaires de certains faits évoqués et les avons soumis également à la critique historique.
16Enfin, les informations recueillies nous ont permis d’atteindre les résultats structurés suivants : des lieux de mémoire sont identifiés, compris et leur rôle dans l’histoire du Fouta-Djallon étudié.
Identification des lieux de mémoire et leur rôle dans l’histoire du Fouta-Djallon
17Les "lieux de mémoire", un concept popularisé par l'historien Pierre Nora (1997), désignent tout support matériel ou immatériel (un monument, une archive, une date, une tombe, un personnage) porteur au présent de valeurs symboliques de « mémoire collective du passé ». Il s’agit d’artefacts chargés idéologiquement pour diffuser auprès de la population une vision déterminée de l’histoire. Plus qu'un simple objet historique, un lieu de mémoire est un point de cristallisation, un carrefour où le passé est constamment convoqué, réinterprété et mis en scène dans le présent. Leur signification n'est donc pas figée ; elle est dynamique.
En fait, la mémoire historique au temps de la théocratie du 18e au 19e siècle est avant tout une mémoire religieuse caractérisée par le refus des images et des représentations matérielles diverses. Au contraire, une place centrale est occupée par les Saints (les walyi), qui en jalonnent l'histoire, et forment la gloire des fondateurs et leur sainteté. L'important est d'abord la personne des Saints et la bénédiction (la baraka) qui s'y rattache. Mais, en même temps, il serait très mal compris par la population de parler de
« culte des saints »1 car proscrit par la religion musulmane.

L'étude des lieux de mémoire dans cette région s'appuie alors sur la topographie des lieux et des objets empreints d'une forte tradition religieuse : les lieux de bataille (djihad), les marchés, les mosquées, les tombes des saints, les livres ou manuscrits religieux, etc. C’est pourquoi nous avons identifié ces « lieux de mémoire », au sens extensif et plus significatif du terme et nous avons analysé leur rôle dans l’histoire du Fouta-Djallon.
Lieux de mémoire religieuse et politique
En reprenant les expressions de Bernard Salvaing, nous disons que les lieux occupent une place dans la mémoire collective du Fouta-Djallon. Il s'agit des lieux importants dans le déclenchement et le déroulement du jihad du siècle23, mais aussi des centres dans la vie de l'État, comme la résidence de l'almamy, dans la capitale politique de la Confédération (Timbo), ou la cité de Fougoumba, lieu du couron
nement de l'almamy et « capitale religieuse » de la Confédération, etc.. Mais si ces lieux sont clairement identifiables, aucune pratique commémorative n'y est organisée, et très peu de signes matériels s'y rattachent
18La cité de Fougoumba : Elle était le cœur de l'Imamat ou le berceau spirituel et institutionnel de la théocratie. Elle incarnait la genèse et la naissance d'un État fondé sur les principes islamiques géré par les Peuls musulmans. C'était un centre de l'unité religieuse et de la puissance spirituelle qui avaient structuré la société peule. C’était dans la mosquée de Fougoumba, bien qu'elle ait pu évoluer architecturalement, que les Almamys (chefs de la confédération) se réunissaient annuellement pour prendre les décisions importantes (élire l'Imam et régler les affaires de l'État). C'était un lieu qui incarnait la souveraineté de la théocratie et symbolisait la fusion du pouvoir religieux et politique.
19Talansan : Talansan se situait dans les environs de Timbo, près de Sokotoro. Selon Alpha Oumar Diallo et Ramatoulaye Diallo (1979, p.60) « Talansan en tant que village n’existe plus que dans la mémoire des hommes ». Selon Lamine Mansaré (2017 : p.129), le mot Talansan serait une onomatopée qui viendrait de la perception des coups de fusil tirés par les musulmans lors de la célèbre bataille au bord du fleuve Bafing. Nous comprenons donc que le nom « Talansan » n’a attiré l’attention des populations de Fouta-Djallon qu’après cette grande bataille entre musulmans et non musulmans. C’est pourquoi ce nom revient à chaque fois qu’on raconte l’histoire de la création de l’État théocratique.
Les résidences des Almamys : Parmi les lieux dans la mémoire historique du Fouta-Djalon, il y a les cases occupées par Al-Hadj Umar et celle d’Alpha Yaya Diallo à Labé. Selon Bernard Salvaing (1999 : p.68), Al-Hadj Umar Barry, un des Almamy de l’État théocratique, lors de ses séjours dans différents villages, habitait dans des cases. Celles-ci sont encore conservées et montrées aux visiteur, mais sans aucune pratique de commémoration.
On a également conservé à Labé la case d’Alpha Yaya4, la maison où il gardait ses munitions à l'abri et où il se retirait pour prier. Il « s'y isolait pour demander le succès de ses tentatives guerrières, et y attendait les réponses qui étaient envoyées par Dieu en rêve à ses
interrogations, avant de s'engager dans des batailles décisives ».Bernard salvaing (1999 : p.68). Selon une source orale, cette case, située à « l'ouest de la mosquée de Labé, n'est guère entretenue5 ».
20L'oranger de Bhuriya :
Un autre « lieu » célèbre est l'oranger de Bhuriya. Cet oranger se situe devant la mosquée de Bhuria, dans Mamou, près de la tombe de Thierno Mamadou Samba Bhuriya. Il jouit de la propriété de rendre fécondes les femmes stériles (L. Mansaré , 2017 : p.380). Ce « magnifique oranger, planté devant la mosquée, serait le père de tous les orangers du
Fouta » et « Thierno Samba fut le maître d'école du grand Karamoko Alfa » (P. Marty : 1921, p.265). D’après notre interlocuteur,6 « les femmes qui ne parviennent pas à avoir d'enfants voyaient leurs vœux exaucés lorsqu'elles mangeaient une de ses oranges ». C’est qui fait dire Ibrahima Barry (1974-1975, p.82) que :
« Cet oranger serait planté par le premier chef du diwal Alfa Samba. Les fruits provenant de lui, utilisés suivant certaines recommandations, confèreraient fécondité aux femmes stériles et intelligence accrue aux enfants. Dans la recherche de la fécondité pour la femme, le couple intéressé devait apporter en cadeau des pièces d’étoffe, des sigillés, des papiers, de l’argent, etc. à un descendant d’Alfa Saliou, celui-ci leur offrait alors deux oranges dont la première serait consommée par les deux époux et la seconde sera conservée par la femme qui ne devra s’en séparer qu’en cas d’indisposition, pendant une période indéterminée. Pour l’accroissement des capacités intellectuelles de l’enfant, c’est toujours un descendant d’Alfa Samba ou d’Alfa Saliou qui offre une orange à l’enfant qui la consomme. Dans les deux cas, l’offre est suivie d’une bénédiction de la part de celui qui offre les oranges. « Barika Alfa Samba e diina lislamu, yo alla oku ɓiɗɗo » (par la bénédiction d’Alfa Samba et de la religion musulmane, que Dieu te donne un fils) ».
21La croyance au pouvoir surnaturel de ces fruits viendrait peut-être du fait que cet oranger est le premier du genre à Bhuria et il avait été mis en place par respect pour la mémoire d’Alfa Samba dans l’enceinte d’une mosquée qui, elle-même, faisait l’objet d’une croyance. La puissance mystique des mots semblait avoir ici une bonne place. Toutes les particularités botaniques de l’oranger jusqu’à la grosseur de ces fruits sont vues comme une preuve du pouvoir surnaturel de ce végétal. Mais il est remarqué qu'on ne cherche pas aujourd'hui à recueillir ses graines.
Les tombeaux des Saints à Labé et à Timbo

Ils ont une importance certaine, sans être, comme dans la tradition saharienne, l'objet de pèlerinages ou de célébrations développées et institutionnalisées. Certes, ces tombeaux sont souvent situés dans
22l'enceinte sacrée, particulièrement celle d'une mosquée historique. On va s'y recueillir naturellement le lendemain de la fête de Jombente, fête du Nouvel An islamique, en signe du grand respect que l'on a pour les morts. On peut aussi, en voyage, se recueillir sur la tombe d'un saint, qu'il soit votre ancêtre, ou que vous vous rattachiez à lui par une filiation spirituelle.
23Ainsi (Salvaing,1999 : p.75) les tombes des saints constituent des lieux particulièrement vénérés. Elles font souvent l'objet de nombreuses fréquentations, et on y demande des bénédictions. Il faut cependant relativiser l'importance attribuée à ces cimetières car ils restent, normalement, extrêmement simples.
24À sa mort, l'introducteur de l'islam et fondateur du diwal du Labé, Karamoko Alfa mo Labé, avait été enterré dans sa propre concession. Les tombes des personnalités décédées à Labé, et celles des successeurs illustres de Karamoko Alfa (famille des Khalduyanke), se trouvent dans un cimetière près de la mosquée. Pour construire le mausolée en leur mémoire, selon la tradition, « les descendants de Karamoko Alpha mo Labé, pour retrouver l'emplacement exact des tombes, ont dû faire appel aux connaissances de Thierno Yaya Pellal, ancien collaborateur et secrétaire d’Alfa Yaya, alors très âgé (115 ans ?), qui était seul à Labé à le connaître encore7 ».
25Dans ce même cimetière, on trouve également les tombes d’illustres personnalités comme « Al-Hadj Mamadou Wouri Lariya, qui présida la prière pendant quarante ans à Labé, Alfa Yaya Diallo, dernier chef de canton mort en 19578 » (Salvaing B.1999, p : 77), et le mausolée du grand écrivain et walî, Thierno Aliyou Bouba Ndian (né vers 1850), à l'intérieur duquel « il y a des nattes sur lesquelles les érudits s'assoient régulièrement pour lire le Coran » (Salvaing B., 1999, p : 75) .
26On pourrait ajouter, enfin et surtout, les tombes des personnalités religieuses, comme celle « d’Alfa Ibrahîma Diallo, père d’Alfa Yaya Diallo de Labé, dont les alentours sont chaque jour balayés pour signifier le respect que l'on a pour ce lieu » (Salvaing B. 1999, p : 69). D’après Thierno Mamadou Barry,9 dont les propos sont confirmés dans l’article de Bernard Salvaing (1999, p : 77) :
« Karamoko Sory (l'almamy de Timbo), venu à Labé, après la mort du fils de Karamoko Alfa, (dont j’ignore le nom, dit-il), présenter ses condoléances, y est mort durant son séjour. Un des fils de Karamoko Alfa, (dont j’ignore le nom, dit-il), est alors parti à Timbo présenter ses condoléances, et il y est également mort. Les deux familles régnantes procédèrent à des échanges de linceuls, symbolisant les liens entre Timbo et Labé. »
27Les érudits du Fouta-Djallon rappellent généralement les miracles qui s'attachent aux tombes de ces grands hommes. Ainsi, selon la tradition orale, il y a bien longtemps, à Timbo, « les gens ont voulu un jour déterrer l'Almamy Thierno Ibrahima Barry. Les mugissements de la montagne voisine les en ont empêchés10 » (Salvaing B., 1999, p : 75). Bernard salvaing mentionne également que d'autres sources orales disent que, lors de l'exhumation du saint Almamy Thierno Ibrahima Barry, l'un de ses doigts a saigné. B. Salvaing (1999, p :75). C’est pour éviter la profanation des tombes des saints que les ressortissants du Fouta-Djallon ont construit des mausolées à la place de ces cimetières. Ainsi, à Timbo, il a été construit le mausolée de l'Almamy Ibrahîm Sori Sambégou Barry ou Karamoko Alpha Barry, fondateur de l’État théocratique du Fouta-Djallon et de l’Almamy Ibrahîm Sory Mawôdo Barry, cousin et grand guerrier de Karamoko Alpha Barry.
28Nous constatons qu'aujourd'hui on construit des tombes sur des modèles extérieurs et dans des espaces qui vont être l'objet d'une appropriation. Cependant, tous ces cimetières au Fouta-Djallon avaient été délaissés au point de s'être transformés en des bosquets où se cachaient même les voleurs, nous rapporte les témoignages.
Lieux de mémoire religieuse, intellectuelle et économique
29Dans cette partie, nous abordons le cas des livres ou des manuscrits des érudits, les mosquées des capitales de la théocratie, la ville sainte de Touba, les centres d’écoles coraniques et les centres d’échanges commerciaux.
Les livres ou les manuscrits :
30Tout d’abord, le Livre par excellence au Fouta-Djallon est le Coran. Certains exemplaires très anciens de Coran sont conservés et montrés avec fierté. On présente parfois des Corans qui ont été l'objet d'une traduction juxtalinéaire en pular11. Un épisode de l'histoire de Labé et de l’histoire de Companya confirme ce rôle du Livre dans la mémoire historique et religieuse du Fouta-Djalon (Salvaing B. : 1999, p.71).
31Les bibliothèques privées et les collections familiales (bien que souvent non ouvertes au public), comme celles de Labé, de Timbo, de Séfouré (région de Dalaba), où sont précieusement conservés ces documents, traitaient de la théologie, du fiqh (droit islamique), d'histoire, de la poésie et de la morale12. Ces documents souvent rédigés en arabe ou en pular avec l'alphabet arabe (appelé Ajami), sont des lieux de mémoire immatériels qui attestent de la profondeur de la vie intellectuelle et de l'organisation administrative de l'État théocratique.
32Ces manuscrits sont des sources primaires pour comprendre les interactions entre le religieux et le politique. Ils témoignent de la profondeur de la pensée religieuse, de la capacité d'innovation intellectuelle et de l'importance de l'écrit dans la préservation et la transmission du savoir religieux au Fouta-Djallon.
33Enfin, les tarikh, comme celui écrit par Thierno Aliyou Bouba Ndian, ou tarikh villageois et familial, sont un dernier document de la mémoire historique. Celle-ci se construisit et s'enrichit de nouveaux textes. Bien plus, des ouvrages européens anciens, comme l'islam en Guinée de Paul Marty (1921 : p.267), sont parfois présentés dans les villages en même temps que les tarikhs, et semblaient quasiment être les tarikhs villageois commençant souvent par le récit de fondation du village, et de la mosquée.
34Les mosquées des capitales de la théocratie : Les Mosquées des provinces (diwés) sont des ancrages locaux de la croyance. Chaque province (diwal) du Fouta-Djallon avait sa propre mosquée principale, souvent située dans la capitale des provinces (diwé) notamment à Labé, Timbo, Timbo-Dalaba, Dali, Kolladhè, etc.
35Ces mosquées n'étaient pas seulement des lieux de prière ; elles étaient aussi des centres communautaires, des lieux de justice (où le cadi, juge islamique, rendait des verdicts), et des points de rassemblement pour les notables. Elles incarnaient l'extension de l'islam dans l'ensemble du territoire du Fouta-Djallon et la manière dont la religion avait organisé la vie quotidienne et l'administration locale. Elles étaient symboles de la foi communautaire et de l'autorité religieuse décentralisée.
Chaque lieu, à la fondation de la mosquée, se caractérise par des dates classées par ordre d'ancienneté, variables suivant les lieux. Même lorsque cette date, souvent manifestement trop ancienne et remontée dans le temps par souci de légitimité, apparaît vraisemblable, il ne s'agit pas, en fait, de la date du bâtiment (qui a pu être plusieurs fois reconstruit ou même déplacé), mais de celle de construction de la première mosquée, ou de la
mosquée du vendredi. (B. Salvaing 1999, p : 72).
Plus donc que le bâtiment matériel lui-même, l'important apparaît l'emplacement, souvent indiqué au walyî fondateur « par une vision, et
qui d'ailleurs peut souvent être déjà situé sur un lieu de culte ancien antéislamique (colline, bois, termitière...)13 ». La mosquée se trouve en général dans un enclos contenant d'autres édifices : tombes de saints, lieu de rassemblement, école, lieu où se pratique le jaroore14.
36A présent, abordons l’histoire de la mosquée de Dinguiraye. Construite par Al-Hadj Umar dans ce qui fut sa première capitale.et monument avait pour le descendant d'Al-Hadj Umar vivant à Dinguiraye un sens important, et des Toucouleurs venus de loin le visitaient (mais pas les autres Tidjani du Fouta-Djalon), certainement par soucis de se démarquer de ceux de Dinguiraye ou par mépris. Cette mosquée constitue un patrimoine culturel de la Guinée.
37Les centres d’écoles coraniques ou daara :
38Au-delà des grandes villes, de nombreux villages et hameaux abritaient des écoles coraniques dirigées par des érudits locaux (thierno ou almamy). Ces lieux jouaient un rôle crucial dans la diffusion de l'islam et l'éducation des jeunes. Parmi ces centres d’écoles coraniques, citons Sombili, Dow Saré, Daralabé, et d'innombrables autres disséminées dans la campagne du Fouta-Djallon.
39Ces centres d’écoles coraniques, souvent modestes, représentent la capillarité de l'islam et l'engagement des communautés locales dans la transmission du savoir religieux au Fouta-Djallon.
La ville sainte de Touba
40La ville de Touba, fondée par Karamba Diaby, un érudit influent, devint l'une des métropoles islamiques majeures d'Afrique de l'Ouest. C'était un centre d'enseignement coranique et de savoir religieux de premier plan, attirant des étudiants et des savants ou érudits de toute la sous-région ouest africaine. Son influence spirituelle était immense et ses marabouts jouissaient d'une grande autorité morale.
Dans cette cité des Jakanké, un grand débat a eu lieu entre les partisans et les adversaires de la destruction de la mosquée historique de Karamoko Ba Diaby15. Les partisans du modernisme ont eu finalement le dessus. Mais, lors de la démolition du bâtiment ancien, des morceaux entiers de l'édifice ont été incorporés aux murs des maisons du village pour sauver des murs imprégnés de talismans, de « nasi »16 . (L. Mansaré, 2017, p.344). La terre de ladite ancienne mosquée avait été, en effet, pétrie avec l'eau ayant lavé les textes et planchettes invoquant le
nom de Dieu, écrits de la main même de Karamoko Ba Diaby.
41Auprès de la mosquée et des tombes des saints ont été conservés le lieu d'étude et la case de Karamoko Ba Diaby, dans un village qui pourrait être considéré comme entièrement dédié à la mémoire de ses grands saints, et dont la richesse actuelle tient largement au rayonnement religieux attribué aux pouvoirs de ceux-ci. Touba représente la puissance intellectuelle et spirituelle de l'islam, et par extension, son rôle dans la légitimation et la structuration du pouvoir politique. Les Karamoko de Touba représentent la profondeur de la culture islamique au Fouta par leur capacité intellectuelle à former des générations d'érudits. Cette ville témoigne de l'importance de l'éducation religieuse au Fouta-Djallon.
42Les centres d’échanges commerciaux : Ils constituaient le nœud de l'économie et de la culture. Le Fouta-Djallon a toujours été un carrefour commercial important en Afrique de l'Ouest. Ses marchés étaient des lieux vibrants d'échanges de marchandises, de nouvelles et de cultures. Ils jouaient un rôle primordial dans la vie économique et sociale des communautés.
43Le marché de Kouroula (Labé) : C'est l'un des plus grands et des plus célèbres marchés de la Guinée après celui de Madina, à Conakry. Il est un lieu de mémoire vivant du dynamisme commercial du Fouta, où l'on trouve des produits agricoles, de l'artisanat, du bétail, et où se mêlent différentes ethnies.
44le marché de Dalaba, de Pita, de Timbo : Ces marchés hebdomadaires ou quotidiens étaient et restent des points focaux pour les transactions locales et régionales, témoignant de l'autonomie économique de la région. Ces marchés incarnent la tradition marchande du Fouta, les routes caravanières qui le reliaient aux autres régions (Sénégambie, Mali, Sierra Leone) et la diversité des produits échangés (bétail, mil, coton, miel, esclaves à une époque). Ils sont aussi des lieux de rencontres culturelles intenses.
45Le musée du Fouta-Djallon (Labé) : il est un lieu central de valorisation
Bien que de taille modeste, c'est un lieu de mémoire institutionnalisé, essentiel. Il collecte, conserve et expose des objets qui racontent l'histoire socioculturelle et économique du peuple peul et mandingue de la région. Les salles d'exposition du musée, qui présentent des vêtements traditionnels, des outils agricoles, des instruments de musique, des objets domestiques et des documents historiques sont manifestement remarquables.
46Ce musée joue un rôle crucial dans la transmission de la mémoire collective, en offrant un aperçu tangible des pratiques ancestrales, de l'organisation sociale et des échanges économiques du Fouta-Djallon.
conclusion
47Cet article permet de comprendre l'histoire des lieux de mémoire au Fouta-Djallon. Ceux-ci sont indissociables de l'histoire de l'Imamat, de la diffusion et de l'institutionnalisation de l'islam au Fouta-Djallon. De Fougoumba, le point de départ de l'Imamat, aux centres intellectuels comme Touba, aux résidences de chefs, aux collections de manuscrits, aux innombrables mosquées et écoles coraniques, ces lieux racontent une histoire de foi profonde, d'érudition, d'organisation socioculturelle de la population et où le divin et le temporel étaient profondément entrelacés.

Bibliographie
BARRY Ibrahima, Des survivances animistes dans la pratique religieuse au Fouta-Djallon, Mémoire de DES, IPJNK, 1974-1975, 110 pages.
BARRY Ismaël, Le Fuuta Jallo face à la colonisation : Conquête et mise en place de l’administration en Guinée de 1880-1920, Paris, L’Harmattan, 1997, 437 pages.
DIALLO Alpha Oumar et DIALLO Ramatoulaye, Contribution à l’Histoire du Fouta-Djallon, Mémoire de DES, UGANC, 1973, 122 pages.
MANSARE Lamine, Histoire des Mandingues au Fouta-Djallon du XVIIIème au XIXème siècle : Alliance et conflits, acculturation et survie identitaire, Université de Nantes (France), Thèse de doctorat unique, 2017, 586 pages.
MARTY Paul., L’islam en Guinée. Fouta-Djallon. Paris, Leroux, 1921, 588 pages.
NORA Pierre, Les lieux de mémoire, Paris, Editions Gallimard, tome 1, 1997, vol 1, 1642 pages.
SALVAING Bernard, « Lieux de mémoire religieuse au Fouta-Djalon. », parue dans l'ouvrage Histoire d'Afrique : les enjeux de mémoire dir. J-P. Chrétien et J-L Triaud, Paris, Karthala 1999 pp.67-82.
Notes
1 Thierno Mamadou Alpha Barry, 65 ans, sage de Timbo, entretien téléphonique du 5 mai 2025, à Mamou.
2 En 1725 ou 1726, neuf 'ulamâ' peul se rassemblent et proclament le jihad contre les infidèles ou non musulmans. Ils désignent comme leader Ibrahima Sambegy, plus connu sous le nom de Karamoko Alfa. Les dirigeants du nouvel État islamique porteront le titre d'almamy (« al-imåm »).
3 Al-Hadj 'Umar Tall (v. 17961864). Issu d'un milieu lettré, savant toucouleur (haal-pulaar) et leader tidjani, né à Halwar dans la vallée du Sénégal. Il entreprit le pèlerinage à la Mecque et fit un long séjour à Sokoto 1830. Installé aux confins nord du Fouta-Djalon, il lança en 1852 un jihad qui devait le mener successivement dans les actuel Sénégal et Mali. Il combattit les Français les Bambara et les Peuls du Mâsina, jetant les bases d'une hégémonie militaire se réclamant de l'islam.
4 Almamy arrêté par les Français en 1911.
5 Ousmane Taran Diallo, 60 ans, Imam à Thierno Djibia, entretien du 15 mars 2025, à Kindia.
6 Idem.
7 Ousmane Taran Diallo, Imam à Thierno Djibia, entretien du 15 mars 2025, à Kindia.
8 Thierno Mamadou Alpha Barry, sage de Timbo, entretien téléphonique du 5 mai 2025, à Mamou.
9 Thierno Mamadou Barry, vendeur de coran, interview du 25 juin 2025, à Kindia.
10 Témoignage de Al Hadj Muhamadou Balde de Companya (août 1994) cité par Bernard Salvaing, 1999, p.537.
11 Rappelons ici l'ampleur de la controverse au siècle dernier sur l'opportunité de mettre sur le papier ou non la traduction des livres religieux en poular.
12 Oumar Diogo Barry, 45 ans, Commerçant, entretien du 20 juin 2025, à Mamou.
13 Idem.
14 Chants religieux entonnés durant toute la nuit précédant le vendredi. Cette pratique, héritée des adeptes de la confrérie shazili, a été reprise aujourd'hui dans certaines communautés tidjani.
15 Figure fondatrice du centre religieux de Touba (Guinée), Karamoko Ba est né vers 1730 (selon Marty). Originaire du Bundu, il fit de longues études, notamment à Djenné et au Fouta-Djalon. Il fonda Touba vers 1815 et mourut vers 1829. Il est représentatif de la tradition pacifiste qui caractérise les hommes de religion diakhanke.
16 Du mot arabe nassi texte (sacré.
Pour citer ce document
Quelques mots à propos de : Lamine MANSARÉ
Enseignant-chercheur
Maître-assistant
Université de Kindia
République de Guinée