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N°42-Dec 2025

Yao Frédéric KOUASSI

La maison rurale au centre-est de la côte d’ivoire : typologie et évolution

Article

Résumé

L’étude de la maison rurale est l’un des axes les moins abordés dans la géographie rurale du monde tropical. L’étude menée dans la région du centre-est de la Côte d’Ivoire rentre dans le cadre d’une meilleure connaissance du mode d’habiter. La qualité de la maison est un indicateur du bien-être et d’une meilleure condition de vie des populations rurales. La morphologie de l’habitat rural évoluant à mesure que la situation économique et sociale change, il parait important de s’interroger sur l’adaptation de la maison dans une région où les mutations de toute nature sont très remarquables dans la campagne. Comment la maison rurale évolue-t-elle en tenant compte du contenu social des villages dans une zone de forte émigration agricole et où la maison a une valeur sociale indéniable ? Cette interrogation a orienté ce travail. La méthode de recueil des données associe la recherche bibliographique, l’observation directe de terrain et les entretiens. Les résultats indiquent que la maison rurale s’inscrit dans une logique socio spatiale caractéristique du genre de vie de la population. En effet, le choix de l’emplacement, la construction et la fonction de la maison reflètent la culture du peuple baoulé. Pour ce qui est de la typologie, la maison traditionnelle fait place dans la plupart des cas à la maison moderne de type occidental. Une phase de transition surtout marquée par l’influence dahoméenne a été observée. L’évolution des types de maison est essentiellement liée à trois facteurs que sont, la colonisation occidentale, les flux financiers de retour des émigrés agricoles et l’émergence d’une masse considérable de cadres.

Abstract

The study of the rural house is one of the least explored areas in rural geography in the tropical world. The study conducted in the central-eastern region of Côte d'Ivoire is part of a better understanding of the way of living. The quality of the house is an indicator of well-being and better living conditions for rural populations. As the morphology of rural housing evolves as the economic and social situation changes, it seems important to question the adaptation of the house in a region where changes of all kinds are very remarkable in the countryside. How does the rural house evolve, taking into account the social content of villages in an area of ​​high agricultural emigration and where the house has an undeniable social value? This question guided this work. The data collection method combines bibliographic research, direct field observation, and interviews. The results indicate that the rural house is part of a socio-spatial logic characteristic of the population's way of life. Indeed, the choice of location, construction and function of the house reflect the culture of the Baoulé people. As for the typology, the traditional house gives way in most cases to the modern Western-style house. A transition phase mainly marked by the Dahomean influence was observed. The evolution of house types is essentially linked to three factors: Western colonization, the financial flows of returning agricultural emigrants and the emergence of a considerable mass of executives.

Texte intégral

pp. 57-79

Introduction

1Le Grand-Centre de la Côte d’Ivoire est peuplé par les Baoulés. L’histoire du peuplement du territoire ivoirien dit que ce peuple s’est imposé dans cet espace au 18e siècle, Ekanza. S P (2006, p.63). La population rurale y est encore très importante (plus de 60 % contre 49% au niveau national). La morphologie de l’habitat rural est le reflet de la culture du groupe Akan dont font partie les Baoulés. Les villages, principaux lieux de vie ont subi de profondes mutations. Certains sont devenus des centres urbains, d’autres tout en restant dans leur état de ruralité connaissent toutefois des transformations tant au niveau de la morphologie que de la fonction. L’un des éléments les plus perceptibles de la mutation morphologique du paysage rural demeure la maison ; la maison rurale traduit les conditions naturelles locales et la civilisation du peuple qui la bâtie. Or, les transformations opérées de nos jours dans tous les domaines se font en général au détriment de la culture locale. La maison du peuple baoulé garde-t-elle encore les attributs de la tradition du Centre de la Côte d’Ivoire ? Ce travail analyse l’évolution de la maison rurale tout en établissant une typologie à chaque étape de son évolution. L’étude de la maison rurale est complexe. Pour Chapuis, R. (2014, p.150) l’analyse doit porter autant sur son adaptation au milieu que sur ses matériaux et ses plans. A ces trois principaux éléments, Max, D. (2005, p.234, 235) ajoute l’urbanisation des maisons rurales qui se manifeste par une uniformisation ou plutôt une « dérégionalisation » et l’évolution de ces maisons fortement liée à la transformation des systèmes agraires. Etablir une typologie aujourd’hui nous amène alors à porter le regard non seulement sur le passé et le présent mais aussi et surtout sur le contexte économique de cet espace rural. Le Centre-Est de la Côte d’Ivoire est un espace économiquement chargé d’histoire. Il fut la première plus importante zone d’économie de plantation. L’embellie économique qui en a été la conséquence logique a impacté tous les domaines et surtout la maison rurale. Une bourgeoisie agricole locale s’est très tôt constituée dans tous les villages ce qui marque la différence avec toutes les autres régions de la Côte d’Ivoire. Cette particularité offre le cadre idéal pour l’étude des types et de l’évolution de la maison rurale dans la mesure où comme le dit Pierre, M. (1997, p. 336), la forme des constructions traduit le genre de vie des habitants et les systèmes agricoles.
Une première séquence de ce travail est consacrée aux différents types de maison dans le paysage rural aujourd’hui. La seconde porte sur l’évolution actuelle ainsi que les déterminants de cette évolution.

Méthodologie de la recherche

2La méthode de collecte des données afin d’apprécier la typologie et l’évolution de la maison rurale dans le centre-est de la Côte d’Ivoire se fonde sur la documentation, l’observation et les entretiens.

La documentation

3La littérature sur la maison rurale n’est pas assez abondante. Cette question est traitée dans le cadre général de l’analyse de l’habitat rural dont elle est une partie intégrante. Toutefois, quelques écrits ont permis de comprendre à travers le monde et plus précisément en Côte d’Ivoire les éléments de caractérisation et surtout les facteurs de typologie et d’évolution. Les ouvrages généraux de géographie économique et humaine et de principe de géographie rurale ont donc été les plus consultés pour ce travail. A la documentation, il a été adjoint l’observation de terrain.

L’observation

4L’observation a été faite dans les villages. L’appréciation de l’évolution et de la typologie de la maison rurale est beaucoup basée sur le visuel. La lecture de la morphologie rurale à travers l’agencement des constructions permet de voir la discrimination dans l’espace. L’observation des villageois en situation réelle de construction s’est avérée nécessaire afin d’inventorier les matériaux et comprendre la logique de l’organisation sociale qui entoure le système de construction. Le seul regard des faits et des actions n’a pas suffi pour comprendre cet ensemble assez complexe. C’est pourquoi les entretiens avec des villageois résidents et non-résidents ont été réalisés.

Les entretiens

5Ils ont été réalisés en zone rurale avec les institutions villageoises (chefferies villageoises, présidence des jeunes), les émigrés ainsi que des chefs de ménage. Un focus group réunissant huit villageois repartis en deux groupes de trois et cinq a renforcé la triangulation nécessaire à la perception des ressentis des populations. Dans chacun des sept villages visités (nombre de villages limité pour une raison de saturation observée), les chefs ou leurs représentants ainsi que les présidents des jeunes ont été interrogés. Ainsi, la répartition des personnes et les institutions concernées se présente selon le tableau no1.

6Tableau no1: Répartition des personnes interviewées selon les institutions et les groupes sociaux.

Institutions

Nature de l’entretien

Chefferie traditionnelle

Présidence des jeunes

Effectif

Effectif

Entretien individuel

7

7

Total

14

notre enquête 2022

7Le nombre de chef de village et de président de jeune équivaut au nombre de villages visités. Le nombre est arrêté selon le principe de saturation. Pour tenir compte de la triangulation des réponses, les chefs de ménage et les émigrés sont aussi interrogés agricoles.

8Tableau no2 : Répartition des personnes interviewées selon la catégorie sociale

Personnes interrogées

Nature de l’entretien

Emigrés agricoles

Chefs de ménage

Effectif

Effectif

Entretien individuel

35

56

Total

91

notre enquête 2022

Quatre-vingt-onze villageois se sont prononcés la maison rurale dans cette zone.

9Tableau no3 : répartition des personnes interviewées par focus group.

Institutions

Nature de l’entretien

Groupe 1

Groupe 2

Effectif

Effectif

Focus group

3

5

Total

8

notre enquête 2022

Comme on peut le constater, la collecte des données est essentiellement basée sur la méthode qualitative. Cette méthode a permis d’avoir des résultats.

Résultats

La maison rurale du Centre de la Côte d’Ivoire, considérations socio-spatiales et typologie

Les considérations socio-spatiales tiennent compte du rôle social de la maison en lien avec son emplacement dans le village baoulé.

L’emplacement de la maison, indicateur de la cohésion du groupe familial

10Dans la société baoulé, une famille est d’autant plus soudée que les maisons forment une concession géométrique ou amorphe au sein de laquelle tous les membres devaient se retrouver. Parents, enfants et jeunes adultes sont ainsi regroupés dans la même concession constituée de plusieurs maisons. Ici, la maison a pour rôle premier de rassembler les membres d’une famille sur une seule entité spatiale. C’est donc la traduction spatiale de la conception qu’une famille est un ensemble inséparable. Le Awlo (cour) est la projection d’une lignée sur un micro territoire. La maison est un indicateur intéressant en ce sens qu’elle mobilise toutes les énergies autour d’elle depuis le choix de l’emplacement jusqu’à son occupation.

Le choix de l’emplacement de la maison

11Bâtir une maison obéit à des principes d’ordre sociologique. Originellement toute construction se fait à l’intérieur de la concession. Elle ne peut s’en détacher que dans le cas des concessions à territoire fini. Dans ce cas, il est préférable de parler d’une extension discontinue de la concession qui se traduit par la construction de nouvelles maisons sur un nouvel espace. La maison des jeunes adultes insigne de leur maturité devait jouxter celles de leurs parents. L’idée qui sous-tend cet emplacement est que parvenus à l’âge de la vieillesse, les enfants ont non seulement l’obligation de s’occuper des vieux parents mais surtout de perpétuer l’occupation de l’espace. Si la femme est appelée à quitter la concession par le fait du mariage, l’homme se doit de l’agrandir spatialement et numériquement. Si l’emplacement de la maison traduit la cohésion de la cellule familiale, sa construction va au-delà de la famille et elle est le reflet de la solidarité du village.

La construction de la maison rurale, symbole de la solidarité du groupe social.

12Bâtir une maison est une œuvre communautaire ; elle mobilise toute la communauté villageoise depuis le tracé du plan jusqu’à la construction des murs en terre battue. C’est cette conception que traduit l’adage bien connu en pays Baoulé : « la maison rurale appartient à tout le monde ».

13Le processus commence toutefois par une volonté et une activité individuelle. En effet, celui qui construit une maison manifeste un besoin et murit son projet par des activités personnelles. Il commence par la coupe des bois qui serviront de support aux murs. L’initiateur devrait également procéder à la coupe de la paille qui servira de couverture. Une fois séchée, l’herbe doit être liée en bottes (photo 1). Là se joue la reconnaissance de sa maturité car, d’une part, de la solidité de la maison dépend le choix des matériaux (type et qualité de bois, de lianes et de paille) et d’autre part, sa sociabilité manifestée par sa capacité à mobiliser la communauté villageoise autour de son projet.

14Photo 1 : bottes d’herbe transportées et prêtes à être utilisées pour le toit

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prise de vue KOUASSI Yao Frédéric 2014

15Hormis ces quelques activités dont la réalisation incombe au propriétaire, le reste de la construction nécessite le soutien de toute la communauté villageoise. Il s’agit du :

  • Transport des bottes de paille,

  • La préparation de la terre battue servant de mur,

  • La pose de la toiture,

  • La mise en place des murs et leur crépissage à la main.

La fonction de la maison rurale

16Dans les pays de complexe agricole, la maison rurale peut avoir plusieurs fonctions. Au-delà de la fonction résidentielle, la conservation des moyens de production ainsi que des produits donne à la maison une multifonction. En pays baoulé, la fonction résidentielle est primordiale. Cependant, une fonction sociale est associée à cette fonction. En effet celui qui construit une maison fait une œuvre sociale. La maison peut servir d’abri à d’autres membres du village ainsi que des hôtes. Lors des grandes cérémonies (funérailles, mariages, fêtes…), ne peut être hôte que celui qui à une maison. Par ailleurs, dans le processus de mariage, la famille du jeune homme n’accorde sa caution que si ce dernier a déjà pris son indépendance sociale à travers la construction de sa propre maison. En somme, du choix de l’emplacement de la maison jusqu’à sa construction, la maison rurale s’inscrivait toujours dans un projet social. Aujourd’hui, bien de choses ont évolué ; que ce soit le matériau ou le processus de construction, la maison est marquée par d’énormes changements. D’où l’importance d’en faire une typologie basée sur des éléments tirés de l’environnement local notamment le matériau.

Typologie basée sur le matériau de construction

17Plusieurs types peuvent se distinguer selon des critères choisis. Pour ce travail, le matériau utilisé permet de faire l’analyse. On peut donc observer des maisons de type traditionnel et des maisons de type moderne.

Les maisons traditionnelles à l’épreuve de la modernisation

18En pays baoulé, il est préférable de parler de maison rurale traditionnelle au pluriel tant les types changent dans le temps et selon le principal matériau sollicité. Les maisons traditionnelles utilisent tout le potentiel de l’environnement local ; le rythme de changement observé est imprimé par les variations qui interviennent dans l’environnement naturel local. On en distingue plusieurs types. Le premier type est celui inspiré par la civilisation baoulé. De la toiture jusqu’à la terrasse, tous les matériaux utilisés sont tirés du milieu naturel. Ces matériaux sont constitués de :

  • Lianes pour lier tous bois et maintenir le squelette ;

  • Bois constituant tout le squelette de la maison ;

  • Paille qui sert de toiture ;

  • Terre battue pour revêtir le squelette pour former le mur.

19Dans cet ensemble, rien ne fait l’objet d’achat. En effet, bâtir une maison ne nécessitait pas de moyens financiers. Il s’agissait plutôt de mobiliser la communauté villageoise autour de l’ouvrage. Souvent la boisson locale (vin de palme) suffisait pour remercier et encourager tous ceux qui participaient à la construction. Ce modèle ainsi que son substrat idéologique deviennent de plus en plus rares dans les villages. Quelques reliques apparaissent de façon éparse dans certains villages. Presqu’inexistante dans les villages du département de Yamoussoukro, elle continue de rompre l’harmonie de la morphologie des villages dans les départements de Bocanda et Kouassi Kouassikro. (Planche photo 1).

20Planche photo 1 : maisons rurales traditionnelles uniquement faites de matériaux locaux

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prise de vue KOUASSI Yao Frédéric 2024

21Ce type de maison devient, avec la modernisation, un indicateur social. Ce ne sont que les populations défavorisées qui la construisent. Ainsi, la maison constitue une clef de lecture de l’habitat rural.

22Le deuxième type associe matériaux locaux et matériaux modernes notamment au niveau de la toiture. En plus de la paille ou des palmes, l’on ajoute des feuilles plastiques issues des firmes ivoiriennes. Ce second type est également issu de la civilisation baoulé. Ce qui change ici, c’est l’introduction de feuilles plastiques pour la couverture des maisons. Les maisons couvertes de plastique s’imposent aux populations démunies là où la paille devient rare. Dans une proportion de 91%, les populations qui sont dans l’incapacité de se construire des maisons avec des briques en ciment utilisent aujourd’hui les feuilles plastiques pour couvrir les toits.

23Un troisième type de maison traditionnelle est celui importé de la civilisation béninoise communément appelé dans la région, Dahomey. Ce modèle a pour principal matériau, la terre battue (photo 4). Le bois et la liane disparaissent dans la composition du mur. Contrairement au modèle précédent, ce type de maison nécessite des moyens financiers dans sa construction et il s’est très vite prêté à la modernisation. En effet, les murs restés dans l’état originel comme celui qu’on peut observer sur la photographie 2 sont rares, en général ils sont crépis de ciment.

24Photo 4 : La maison rurale du modèle dahoméen

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Prise de vue KOUASSI Yao Frédéric 2024

25Ces types de maison sont généralement faites par des Béninois (anciennement Dahoméens). Il se prête plus facilement à la modernisation que les premiers types. On a assisté au boom de ce type de maison dans l’ex-boucle du cacao. Il a gagné toutes les localités de la région. C’est le type de maisons intermédiaire entre le type encré dans la tradition baoulé et la maison moderne. Il a introduit l’argent dans le processus de construction. En effet, pour avoir de tels murs, il fallait s’attacher les services d’habiles maçons dahoméens qui avaient développé un véritable savoir-faire dans ce domaine.
Les maisons traditionnelles diffèrent en pays baoulé par la composition du principal matériau qui doit servir à faire les murs. D’une part, les murs sont faits avec des bois solidement liés par des lianes et d’autre part, ils ne sont faits que par de la terre battue. Ces types de maison ont fortement évolué et donné lieu à une mosaïque dans le paysage rural.

Evolution de la maison rustique, une mosaïque dans le paysage rural

26La maison rurale a subi d’énormes changements liés au processus de développement engagé dans tous les villages de la région.

De la maison utilitaire à la maison de prestige

27La maison rurale ne répondait qu’à un besoin social et de logement. Construire une maison à but lucratif ne faisait pas partie des habitudes de ces peuples dans leurs villages. D’ailleurs, la situation des villages de cette région ne se prêtait pas à cette fonction ; ce sont tous, des villages du rural profond où le besoin de location de maison était quasiment nul. La forme de la maison ne variait donc pas. La monotonie du paysage a exprimé une certaine stagnation du modèle de construction pendant une longue période. La maison a en général une forme rectangulaire comprenant à l’intérieur, des pièces selon la taille du ménage. Ce rôle utilitaire de la maison fait place aujourd’hui à un rôle de prestige. Deux situations sont à considérer dans cette nouvelle configuration. La première situation est relative aux émigrés agricoles ; construire une maison moderne dans son village d’origine est la preuve de sa réussite sociale liée à l’agriculture de plantation et de l’intérêt que ce dernier accorde à son village. A la question de savoir les raisons de la nécessité d’avoir une maison chez soi, une constante se dégage (figure 1).

28Figure 1 : Raisons de la construction de maisons modernes des émigrés dans leurs villages

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K. Yao Frédéric enquête de terrain 2024

29L’intérêt porté à la construction d’une maison est lié dans une proportion de 50 % à la volonté de se donner une bonne image et l’utilité de la maison pour ses parents restés dans le village d’origine. Sans ce soutien, un émigré agricole sans maison n’a pas une bonne image dans la communauté villageoise. Cette conception fait de la maison rurale une obsession pour tous les émigrés agricoles. A la question de savoir ce à quoi les flux d’argent sont destinés dans leurs zones de départ, les émigrés agricoles sont partagés entre besoins vitaux, sociaux et construction d’une maison (figure 2).

30La deuxième situation est liée à la montée d’une proportion considérable de jeunes cadres dans les villages. Cette situation introduit une rupture dans la conception du mode d’habiter et dans la façon de concevoir l’habitat rural. Cela s’est traduit par un certain nombre d’actions de transformation. En première ligne de ces actions demeure le lotissement. Le lotissement est le préalable au processus de modernisation des villages.

31Figure 2 : Affectation des flux d'argent dans les zones de départ des émigrés agricoles

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K. Yao Frédéric enquête de terrain 2024

32L’apport d’un certain nombre d’équipements et la construction d’infrastructures sont subordonnés au lotissement des villages. Deux cas de figure se présentent sur l’ensemble du territoire. Le premier cas concerne les villages restructurés. Dans ce cas, le village ne change pas de site et c’est l’ancien noyau qui se transforme. Des voies y sont tracées et l’espace transformé en lots et ilots. De nouveaux quartiers peuvent naitre, le tout formant deux paysages juxtaposés. D’une part, l’ancien noyau comptant de nombreuses maisons traditionnelles et d’autres part le nouveau quartier avec de nouvelles constructions modernes.

33Le second cas est relatif aux villages ayant changé de site. Un nouveau site est trouvé, en générale en bordure de principales voies (bitumées ou non). Il s’agit également de regroupements de villages sur un même site pour former une seule entité plus vaste. Interdiction est faite dans la plupart de ces cas de reproduire des maisons traditionnelles sur ces nouveaux sites. Il s’en suit une émulation aboutissant à un paysage rural plus moderne.

34Un autre fait important lié au rôle des cadres est relatif à la prépondérance des mutuelles de développement dirigées par des cadres des villages. La quasi-totalité des villages est dotée de mutuelles légalement constituées ou pas. Elles prennent une part considérable dans la transformation du paysage rural dans le centre de la Côte d’Ivoire. Initiatrices de projets d’aménagement rural, les mutuelles sont aujourd’hui des acteurs incontournables dans le développement des villages. La conception de l’espace rural par les dirigeants des mutuelles va au-delà de l’idée de village. La campagne doit dans la configuration actuelle, avoir toutes les commodités tout en gardant son authenticité d’où la construction de maisons de prestige. Le développement est l’élément fédérateur de toutes les mutuelles. Elles ont du reste, le même objectif : Le développement. Mais que recouvre dans la pratique cet objectif ? Si les avis ne varient pas assez sur la question, les présidents de mutuelles interrogés émettent tout de même des particularités caractéristiques de leurs villages. Le tableau 2 en donne une illustration.

35Tableau 4 : Avis des présidents de mutuelles sur le développement des villages

Questions

Réponses

Nombre de présidents de mutuelles

Quelles sont les actions que vous entendez mener et qui caractériseraient mieux le développement de votre village ?

Modernisation des maisons

7

Diversification des activités économiques

5

Construction d’infrastructures et d’équipements socio collectifs

5

Fin de l’exode rural

2

Erection du village en entité décentralisée et ou déconcentrée

4

Allier tradition et modernisme

2

Tout à la fois

6

Notre enquête de terrain avril 2024

36Les émigrés agricoles, les cadres et les mutuelles ont contribué à l’évolution de la morphologie rurale en faisant passer la maison de son rôle de logement en un véritable instrument de prestige. Mais cette évolution voulue et entretenue n’épuise ni la raison ni le mode de transformation. L’environnement naturel dans son évolution impose un changement dans la conception de la maison rurale.

Environnement naturel et changement de la maison rurale

37Toute maison rurale dans sa construction est dépendante de l’offre de la nature en matière de matériaux. La raréfaction de certaines espèces floristiques impacte la disponibilité des matériaux traditionnellement utilisés.

Changement de la flore locale et modification de la maison rurale

38L’indisponibilité de certaines espèces végétales locales sous l’effet conjugué des variations climatiques et de la récurrence des feux de brousse est problématique. Le centre-est de la Côte d’Ivoire est une zone pré forestière. Se trouvant à la lisière de la savane et de la forêt, la nature offrait en abondance du bois et de l’herbe comme principaux matériaux. Les feux de brousse, les défrichements et les variations climatiques ont fait disparaitre dans la majeure partie du territoire la forêt au profit d’une végétation composées d’herbes et d’arbrisseaux rameux et rabougris. Les feux de brousse ont particulièrement impacté l’existence de certaines espèces ligneuses. Après le passage du feu (photo 5), le sol dénudé et asséché par la chaleur de plus en plus torride n’autorise plus la régénérescence de certaines espèces herbacées comme le chiendent utilisé pour les toits des maisons. De même, la savanisation progressive de l’espace a eu pour conséquence la raréfaction du bois de construction. Les nombreuses friches qui existent sont constituées majoritairement de Chromolaena odorata,. La disparition de ces espèces amène les populations villageoises à se tourner vers d’autres matériaux comme les briques de terre, les briques de ciment, les feuilles plastiques et la tôle quand elles en ont les moyens. L’herbe en particulier devient de plus en plus chère. La botte se négocie entre 5000 et 10 000 FCFA.

39En somme, les changements qui s’opèrent au niveau de la maison rurale sont la conséquence d’un certain nombre de facteurs. L’émergence d’une classe de cadres moyens et supérieurs, les flux financiers de retour de la bourgeoisie agricole, l’impact des feux de brousse et la transformation de la flore conséquence des variations climatiques sont des éléments à considérer dans l’évolution de la maison rurale au centre est de la Côte d’Ivoire. A l’aune des travaux antérieurs portant sur le sujet, il importe d’évaluer la cohérence externe de nos résultats en les discutant.

40Photo 5 : Paysage après le passage d’un feu de brousse

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Prise de vue KOUASSI Yao Frédéric 2025

Discussion

Rôle social de la maison rurale

41Il est clairement apparu dans ce travail que la maison rurale s’inscrit dans un cadre social bien spécifique. La typologie est fortement liée à la culture et aux faits socioéconomiques qui se sont succédés dans la région. Les travaux sur la maison rurale se sont pour la plupart focalisés sur la typologie et l’évolution mettant plutôt en exergue la culture et les matériaux en lien avec le système agricole local.

Types et formes des maisons

42L’aspect social et culturel des types, formes de construction a été largement mis en évidence dans les travaux antérieurs. Pierre, M. (1997, p. 336) estime dans ce sens que la forme des constructions traduit le mode de vie des habitants et les systèmes agricoles. Pierre Georges a précédé Merlin dans cette conception du contenu immobilier des villages. Décrivant le village dans son ensemble, Georges, P. (1963, p. 186) pense que « le village est un produit du terroir ». Ainsi, la construction est le reflet de la culture ou encore de la civilisation d’un peuple. La différence notable entre ses résultats et les nôtres se situent au niveau de la marque de l’agriculture sur la construction. Au niveau de notre espace d’étude ni la forme des villages, ni les modèles de construction ne sont fonction du système agraire locale. Ce n’est pas le niveau de développement agricole qui détermine les formes et la qualité des constructions. Le paysage que présente Merlin par exemple est purement agraire et caractéristique des pays industrialisés ayant de grandes exploitations agricoles alors que notre espace indique un paysage rural où les constructions ne sont pas seulement le fait de la dynamique d’une économie présentielle. Il est la conséquence de l’hétérogénéité du tissu social et économique. Ce travail a également mis en évidence le rapport entre l’occupation de l’espace par la maison, la construction de la maison et la conception de la vie en communauté. Cela a été dans une moindre mesure certes, mais bien perçu par Yves, M. (1969, p. 69) quand il affirme que « que ce soit la construction ou l’entretien, les travaux ont lieu pendant les temps morts du cycle agricole. Les parents participent aux travaux ainsi que les amis, mais il s’agit d’une prestation de travail réciproque ». Il a ainsi mis en relief la solidarité du groupe social qui se manifeste dans la construction d’une maison rurale comme nous l’avons souligné dans ce travail. Le point commun entre notre travail et celui de Monnier est qu’il partage le même cadre culturel. Les époques, les conditions économiques et les contenus démographiques des villages sont certes loin d’être identiques, mais le substrat culturel qui sous-tend le façonnement de l’espace rural demeure le même et intemporel.

43Au niveau des matériaux de construction, les présents résultats ne diffèrent pas fondamentalement de ceux des auteurs précédents dans l’analyse de la maison rurale. En effet, selon Pierre, G. (idem) l’habitation et ses dépendances techniques (dans le contexte des grandes exploitations) sont toujours construites avec des matériaux de l’environnement local et des modes traditionnels. Cela se fait généralement par les paysans eux-mêmes à moins que s’imposent des habitudes et des techniques apportées par des migrations de populations et qui perpétuent pendant plus ou moins longtemps, dans le milieu d’implantation, les types de construction du milieu d’origine de la population. C’est le cas des pays d’économie coloniale où le colonisateur a introduit à côté des types traditionnels autochtones, des formes de construction standardisées. Ce constat est d’autant plus vrai que la typologie que nous avons faite ainsi que l’évolution des maisons dans le temps épousent cette réalité.

L’évolution des maisons dans le temps

44Comme le relève Pierre G, la colonisation a imposé (pour ainsi dire) un modèle de construction qui constitue aujourd’hui le réfèrent idéal. On constate que dans notre cadre, l’évolution de la maison n’a fondamentalement pas été suivi par un changement radical de l’organisation de l’espace. Ce travail a donc emboité le pas à celui réalisé par le ministère de la recherche scientifique en 1977 qui estimait déjà que « l’apparence extérieure du cadre bâti peut évoluer et varier avec plus ou moins de rapidité (passage d’une forme ronde à une forme rectangulaire, changement de matériaux) sans que ces modèles d’organisation spatiale soient modifiés de façon significative ». En tout état de cause et quel que soit le milieu considéré, la maison rurale a fortement évolué. Le constat que nous faisons à l’issue de ce travail est que les facteurs d’évolution dépendent du milieu dans lequel se trouve la maison rurale. En effet, la description que fait DERRUAU,M. (2005, p. 235) des facteurs de cette évolution diffère de la nôtre. L’évolution des systèmes agraire est à l’origine du changement qui s’opère dans la construction de la maison rurale selon lui. Dans ce contexte, la mécanisation des outils de production rend inutiles certaines formes de construction. Par exemple, la moissonneuse-batteuse peut dispenser de la construction de granges démesurée puisqu’on n’a plus à mettre en réserve des gerbes ni même des grains. C’est pourquoi il affirme que le problème de la maison rurale se pose en termes nouveaux. Par contre, les deux résultats se rejoignent sur un fait important : dans son évolution, le degré de luxe et de confort permet de distinguer le rang social du villageois. Dans notre contexte, ce sont les cadres et les agriculteurs émigrés qui bâtissent des maisons somptueuses portant de façon ostentatoire la marque de leur richesse.

Conclusion

45La maison rurale dans la région centre-est de la Côte d’ivoire a subi d’énormes transformations. L’économie de plantation qu’incarne la production caféière et cacaoyère a été la première principale cause. Deux mouvements opposés ont longtemps marqué le paysage rural dans le centre-est de la Côte d’Ivoire. D’une part l’immigration qui a drainé de nombreuses populations dans les plantations de cacaoyers et de caféiers. Cette phase a eu pour conséquence une embellie économique et l’importation de nouveaux matériaux et de nouvelles manières de construire. D’autre part, l’essoufflement de l’économie rurale a engendré une émigration agricole. Les importants flux financiers de retour ont permis des construire des maisons modernes dans des villages de départ. A la situation sociale et économique, il est aussi important d’ajouter le changement intervenu dans la flore locale. L’effet conjugué des feux de brousse, des sécheresses et des variations climatiques a modifié la végétation et les matériaux qu’offrait la nature se sont raréfiés d’où l’usage presqu’obligatoire de nouveaux matériaux. Le contexte socioculturel de la maison rurale a également changé ; du rôle utilitaire, la maison revêt aujourd’hui une importance de prestige. Pour les émigrés ruraux, elle est le symbole de la réussite sociale et surtout de la bravoure du colon agricole qui a pu dompter la forêt pour la transformer en plantation.

Bibliographie

BAROU Jacques, la planète des migrants, Grenoble, 2007,180 pages

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Pour citer ce document

Yao Frédéric KOUASSI, «La maison rurale au centre-est de la côte d’ivoire : typologie et évolution», Mu Kara Sani [En ligne], Dossier, N°42-Dec 2025, mis � jour le : 29/12/2025, URL : https://mukarasani.com:443/mukarasani/index.php?id=741.

Quelques mots à propos de :  Yao Frédéric KOUASSI

Université Félix Houphouët Boigny

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