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N°42-Dec 2025

Kabran Aristide DJANE et Yega Guelasiognon DANIEL BAH

Représentations sociales et gestion de l’eau chez les populations riveraines du fleuve cavally : cas des communautés d’ity et de floleu (département de Zouan-Hounien, Cote d’Ivoire)

Article

Résumé

La préservation des ressources naturelles, et plus généralement la relation que les sociétés humaines entretiennent avec celles-ci, s’impose comme l’un des défis majeurs de notre époque contemporaine. Une corrélation étroite se révèle entre les modalités de gestion de ces ressources et les représentations sociales que les communautés leur attribuent. C’est à partir de ce postulat que le présent article se propose d’explorer la représentation sociale de l’eau au sein des communautés d’Ity et de Floleu dans le département de Zouan-Hounien (partie ouest de la Côte d’Ivoire), dans le but d’en mettre en lumière les mécanismes endogènes de gestion. La démarche méthodologique adoptée repose sur une articulation rigoureuse de techniques quantitatives et qualitatives. Les données ont été recueillies par le biais de questionnaire et d’entretiens semi-directifs menés auprès d’un échantillon de 403 personnes. L’analyse des données révèle que, dans l’imaginaire social des Floleusiens et des Ityens, l’eau revêt à la fois des dimensions culturelles, sociales et économiques. En particulier, la dimension culturelle, notamment leur conception sacrée/symbolique de l’eau, traduit la préservation et la protection de certaines ressources hydriques, qui sont dédiées à des pratiques d’adoration, de culte, de rite et de rituel. Considérées comme sacrées, ces ressources renvoient à l’être humain et à sa double existence phénoménale et nouménale, c’est-à-dire terrestre et céleste.

Abstract

The preservation of natural resources, and more generally the relationship that human societies have with them, is one of the major challenges of our contemporary era. A close correlation is revealed between the methods of management of these resources and the social representations that communities attribute to them. It is from this premise that this article proposes to explore the social representation of water within the communities of Ity and Floleu in the department of Zouan-Hounien (western part of Côte d'Ivoire), in order to shed light on the endogenous mechanisms of management. The methodological approach adopted is based on a rigorous articulation of quantitative and qualitative techniques. Data were collected through questionnaires and semi-structured interviews conducted with a sample of 403 people. The analysis of the data reveals that, in the social imagination of the people of Floleusis and Ityens, water has cultural, social and economic dimensions. In particular, the cultural dimension, in particular their sacred/symbolic conception of water, reflects the preservation and protection of certain water resources, which are dedicated to worship, worship, rite and ritual practices. Considered sacred, these resources refer to the human being and to his or her dual phenomenal and noumenal existence, that is to say, terrestrial and celestial.

Texte intégral

pp.35-56

Introduction

1Les mouvements écologistes des années 1960 ont permis de redéfinir l’écologie non comme une approche scientifique des interactions entre les êtres vivants et le milieu, mais comme un ensemble de croyances, d’idéologies, de connaissances et de valeurs. Une redéfinition qui a, dès lors, amené de nombreux chercheurs à explorer les cognitions dans l’étude des problèmes environnementaux (Aigline, 2010). Les problèmes écologiques sont des constructions sociales résultant d’un processus complexe de définition, d’appropriation et de diffusion sociale (Navaro, 2009 ; Guay et Hamel, 2015). Les interactions de la société à son environnement ne se décrètent pas, mais plutôt, elles se construisent (Méral et Requier-Desjardins, 2006 ; Djané, 2019). Cela dit, le comportement des individus face à l’environnement, est socialement construit. D’où, la compréhension du rapport des individus ou groupes sociaux à l’environnement doit tenir compte des pesanteurs socio-culturelles telles que les représentations sociales. Ce sont elles qui fournissent les informations sur un objet donné au sein d’un groupe social. Donc, la façon dont les individus se représentent l’environnement est, dans un sens, très large, fonction de ce qu’ils y font, y compris les stratégies déployées pour l’explorer et le comprendre (Ittelson, 1991 ; Weiss et al., 2006 ; Bernadette, 2003).

2En Côte d’Ivoire, la gestion durable des ressources en eau pose un véritable problème. Cette situation alarmante fait que les défis à relever dans le secteur de l’eau demeurent importants malgré les efforts consentis par l’Etat ivoirien dans ce sens (Touré, 2017 ; MINEF, 2018). En plus de la pression du changement climatique, les écosystèmes aquatiques subissent de graves préjudices environnementaux dûs aux activités socioéconomiques humaines. L’on assiste à une détérioration de leur qualité basique, à la disparition de certaines espèces aquatiques, ainsi qu’à la perturbation de leurs services écosystémiques (BAD et FAD, 2000 ; FAO, 2004 ; GWP et RIOB, 2009 ; Adingra, 2011). L’eau, en tant qu’élément vital et indissociable de l’existence humaine, implique une gestion rigoureuse qui ne saurait être envisagée sans la participation active de ses usagers. Dès lors, il est impératif que les projets et programmes dédiés à la gouvernance des ressources hydriques intègrent de manière approfondie les perceptions et les représentations que les populations locales se font de cette ressource essentielle. Une telle approche garantirait non seulement une appropriation effective des initiatives mises en œuvre, mais également une gestion concertée et durable de l’eau. (Traoré, 2012 ; Soumbougma, 2019). Le présent article se propose d’analyser la représentation sociale de l’eau chez les populations d’Ity et de Floleu dans le département de Zouan-Hounien, zone ouest de la Côte d’Ivoire et de montrer en quoi ces représentations orientent le fonctionnement du dispositif endogène de la gouvernance des ressources en eau du fleuve Cavally.

3Ainsi, cet article comprend trois parties principales. La première décrit la démarche méthodologique (les techniques d’échantillonnage, les techniques et outils de collecte, les méthodes d’analyse utilisées…). La deuxième présente l’ensemble des résultats obtenus. La dernière discute ces résultats.

Démarche méthodologique

4Pour l’atteinte de l’objectif général de cette recherche, nous avons mené une recherche mixte (approche qualitative et quantitative). A ce titre, nos enquêtes de terrain ont été menées auprès de la population riveraine, à savoir : les autorités coutumières, les associations villageoises, les orpailleurs, les ménages et les acteurs socio-économiques. Pour constituer notre échantillon, nous avons fait recours à trois (03) techniques d’échantillonnages : échantillonnage aléatoire simple (EAS), par boule de neige et par choix raisonné. Ainsi, la technique d’échantillonnage aléatoire simple (EAS) a été utilisée pour sélectionner les ménages. L’échantillonnage par choix raisonné a servi à constituer les groupes des autorités coutumières, des associations villageoises et des acteurs socioéconomiques. Enfin, la technique d’échantillonnage par boule de neige a été appliquée pour identifier les orpailleurs. Toutefois, la taille de notre échantillon a été déterminée à partir de la formule de Rea et al. (1997) et du principe de saturation des données empiriques. Quant à la collecte des données, nous avons eu recours au questionnaire et aux entretiens (individuels et collectifs). En ce qui concerne le traitement et l’analyse des données recueillies, nous avons utilisé cinq (05) méthodes principales. Il s’agit de la méthode d’association libre des mots ; l’analyse structurale ; l’analyse prototypique suivant le carré de Verges ; la méthode de mise en cause (MEC) de Moliner et al. (2002) ; et l’analyse statistique à partir du logiciel SPHINX Plus, Word et Excel.

Cadre de l’étude

5Zouan-Houien, appelée Zonn-Houyé dans la langue locale Yacouba, est à la fois une ville et un chef-lieu de département. Il est situé dans la partie ouest de la Côte d’Ivoire, à 496 Km de la capitale économique (Abidjan) et à 325 Km de la capitale politique (Yamoussoukro). En tant que département, Zouan-Hounien fait frontière à l’ouest avec le Libéria, et est bordé à l’est par le fleuve Cavally (Cf. figure 1). Sa population est estimée à 131 639 habitants et il s’étend sur une superficie de 1397 Km2 (INS, 2021). Il est composé de six (06) sous-préfectures à savoir Banneu, Bin-Houyé, Téapleu, Yelleu, Goulaleu et Zouan-Hounien, nom du chef-lieu. En outre, le département de Zouan-Hounien attire de nombreuses personnes à la recherche d’emploi et de réussite sociale. Ils proviennent de toutes les régions ivoiriennes et de divers pays de la sous-région, en raison de l’économie de la zone qui repose en grande partie sur l’agriculture (cacao, café, riz, manioc…), mais également sur l’exploitation de l’or avec la mine industrielle d’Ity ainsi que plusieurs sites artisanaux (légaux et illégaux). De ce fait, le département de Zouan-Hounien s’offre comme le lieu d’accueil de personnes ayant des cultures et pratiques socio-économiques diversifiées. Une mosaïque de cultures et pratiques qui engendre non seulement l’apparition de nouvelles activités socio-économiques, mais aussi intensifie le développement de l’orpaillage clandestin.

Figure : Carte du département de Zouan-Hounien

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Auteur, 2024

Catégories d’acteurs ciblés

6Les enquêtes de terrain ont été réalisées auprès d’une seule catégorie d’acteurs notamment la population riveraine, stratifiée en cinq (05) groupes d’acteurs que sont les ménages, les acteurs socio-économiques, les orpailleurs, les associations communautaires et les autorités coutumières. Le premier groupe d’acteurs ciblés est composé des ménages, particulièrement les hommes et les femmes qui occupent un même logement sans que ceux-ci soient nécessairement unis par des liens de parenté. Le deuxième groupe d’acteurs enquêtés prend en compte les acteurs socio-économiques installés dans les encablures du fleuve Cavally, excepté les orpailleurs, à savoir les pêcheurs, les commerçants et les piroguiers ou nautoniers du transport fluvial. Le troisième groupe d’acteurs ciblés est constitué des autorités coutumières, notamment le chef de village et les notables. Le quatrième groupe d’acteurs consultés regroupe les associations villageoises. Ce sont des représentants des mouvements associatifs de femmes et de jeunes qui existent dans les deux (02) villages concernés par notre étude. Le cinquième groupe d’acteurs interviewés est composé des orpailleurs. Il s’agit, en effet, des acteurs qui interviennent directement dans le processus d’extraction artisanale de l’or dans les encablures du fleuve Cavally dans les deux (02) villages retenus pour notre recherche.
Au total, 403 personnes ont participé à cette étude, réparties selon les catégories d’acteurs présentées dans le tableau 1 ci-après.

Tableau : Taille de l’échantillon des riverains enquêtés

Catégories d’acteurs

Acteurs concernés

Effectif

Ity

Floleu

Total

Autorités coutumières

Chef et sa notabilité

07

07

14

Associations villageoises

Président (e) de l’association des jeunes et de femmes, ainsi que les membres de leur comité

15

15

30

Orpailleurs

Propriétaire de puits ou Chef d’équipe, Tireurs, Creuseurs, Laveurs, Concasseurs…

25

30

55

Ménages

Hommes

73

74

147

Femmes

65

65

130

Acteurs socio-économiques

Pêcheurs

04

06

10

Commerçants

00

07

07

Piroguiers du transport fluvial

00

10

10

Total

403

Auteur, 2022

Outils et techniques de collecte des données

7Pour la collecte des données, nous avons eu recours à deux (02) outils notamment le questionnaire et les guides d’entretien (collectifs et individuels). En tant qu’outil de collecte des informations, le questionnaire a été élaboré à l’intention des ménages. Quant aux guides d’entretien (collectifs et individuels), ils ont été adressés aux acteurs socio-économiques, aux orpailleurs, aux associations communautaires et aux autorités coutumières.
De manière pratique, nous sommes restés à l’écoute des participants pour d’éventuelles situations, nécessitant une clarification des questions.

Résultats

Validation de la distribution des fréquences d’évocation des mots avec la loi de ZIPF

8La méthode d’association de mots autour du terme « Eau » a permis la constitution du premier corpus, constitué de 1245 thèmes (Cf. tableau 2). Ce corpus obtenu a ensuite été toiletté, ce qui a permis de regrouper les mots synonymes (par exemple, les termes boisson, consommation, boire, etc., ont été considérés comme équivalents) et de supprimer le doublon lorsque le même répondant mentionnait deux fois le même mot. Ce travail a permis de disposer d’un second corpus (corpus définitif) de 31 mots différents (Cf. tableau 2). Enfin, les mots ont été classés et hiérarchisés par ordre décroissant de leur fréquence de citation.

Tableau : Total des évocations et nombre moyen d’évocations

Taille de l’échantillon

403

Nombre total de mots évoqués

1245

Nombre de mots différents

31

Nombre moyen de mots par individu

3,08

Fréquence moyenne des évocations

93

% de mots représentant au moins 40% de l’ensemble des évocations*

10

% des 10 % des mots les plus fréquemment cités

41

Notes : L’information suivie d’un astérisque concerne les mots les plus cités dont la somme des fréquences relatives est supérieure ou égale à 40 % de l’ensemble des évocations.

Données de l’enquête (2024)

9Partant de l’analyse du tableau 2, il ressort que la fréquence moyenne des mots évoqués par les riverains est de 93 et 10 % des mots les plus cités par ceux-ci, soit trois (03) mots, représentent 41 % des évocations. Or, la loi de Zipf stipule que la distribution de fréquence d’un corpus de mots issus d’une association libre est considérée comme aléatoire et peut faire l’objet d’une analyse prototypique, à condition qu’au moins 5 à 10 % des mots les plus fréquemment cités représentent entre 40 à 60 % de l’ensemble des évocations. Ainsi donc, 10 % des mots les plus cités représentant 41 % des évocations, le corpus de mots en étude peut être soumis à l’analyse prototypique.

Identification et analyse de la représentation sociale de l’eau

10La représentation sociale de l’eau a été identifiée par le croisement de la fréquence d’apparition des mots évoqués avec leur rang d’apparition, défini comme le rang moyen calculé sur l’ensemble de l’échantillon. Les résultats de ces croisements sont présentés dans le tableau 3 ci-dessous.

Tableau : Fréquence et rang moyen des évocations

Taille de l’échantillon

403

Nombre total de mots évoqués

1245

Nombre de mots différents

31 (2 %)

Nombre moyen de mots par individu

3,08

Fréquence moyenne des évocations (FM)

93

Fréquence Minimale (fm)

62

Moyenne des rangs moyens (MRM)

2,60

Nombre de mots inclus dans le prototype (mots à fréquence ≥ fm)

17

% de mots inclus dans le prototype

82%

% des mots retenus par rapport à l’ensemble des mots différents

55 %

Notes : et

fi représente la fréquence de chaque mot différent i, n le nombre total de mots différents et rm le rang moyen de citation de chaque mot sur l’ensemble des individus.

Données de l’enquête (2024)

11Dans le tableau 3, les fréquences minimales sont obtenues à partir de la loi de Gauss ou la loi normale élaborée par Carl Friedrich Gauss en 1809. En effet, ces fréquences minimales correspondent à la limite inférieure à partir de laquelle les mots ont été retenus pour la réalisation du prototype. Autrement dit, les mots retenus pour l’analyse prototypique sont ceux qui ont été évoqués au moins fm fois. Concrètement, seuls les mots cités au moins 62 fois par les riveraines ont été retenus pour l’analyse prototypique.
Le discours de ces populations riveraines sur l’eau apparaît peu diversifié, car le corpus de mots obtenus est constitué de 2 % de mots différents. Par conséquent, il convient de souligner qu’elles disposent d’un réservoir sémantique très peu diversifié pour traiter le concept « Eau ».

Identification du prototype de la représentation sociale de l’eau

12Le test d’association libre des mots soumis aux différents acteurs a permis de générer les résultats obtenus dans le tableau 3 ci-dessus. Avec le corpus de 1245 mots regroupés en 31 mots différents, seulement 17 mots ont été inclus dans le prototype. Ces derniers représentent 82 % de toutes les évocations et 55 % de l’ensemble des 31 différents mots évoqués. La fréquence minimale retenue est de 62 ; la fréquence moyenne des évocations étant de 93 évocations et le rang moyen d’apparition des mots de 2,60. Le tableau 4 ci-dessous présente le prototype de la représentation sociale de l’eau. Cependant, il importe de rappeler que le croisement de la fréquence et du rang d’apparition des mots permet de dégager un tableau composé de quatre (4) zones qui constituent le prototype des représentations sociales de l’environnement et de l’eau : la zone centrale, les zones de périphéries I, II et III. Ainsi, l’analyse des données de ce tableau montre que le prototype de la représentation sociale de l’eau des populations d’Ity et de Floleu présente une zone centrale (fréquence ≥ 93 et rang moyen < 2,60) regroupant 7 mots : dieu, génie, ancêtre, vie, boisson, ressources minières (Or) et pêche. Ces mots représentent 58 % de l’univers représentationnel de l’eau des populations riveraines (Ity et Floleu) et 23 % de l’ensemble des mots différents évoqués.

Tableau : Fréquence et rang moyens des mots cités

Fréquence ≥ 93 et Rang moyen < 2,60

Fréquence ≥ 93 et Rang moyen ≥ 2,60

Mots évoqués

Fréquence

Rang moyen

Mots évoqués

Fréquence

Rang moyen

Vie

402

1,34

Mort

98

5,15

Génie

400

1,29

Rituel

95

4,90

Dieu

361

1,69

Ancêtre

173

1,58

Pêche

109

1,26

Boisson

106

1,4

Ressources minières (Or)

97

1,4

Fréquence < 93 et Rang moyen < 2,60

Fréquence < 93 et Rang moyen ≥ 2,60

Mots évoqués

Fréquence

Rang moyen

Mots évoqués

Fréquence

Rang moyen

Puits

88

1,85

Propreté

76

4,09

Repas

83

2,09

Pénurie

68

4,73

Espèces fauniques aquatiques

65

1,64

Baignade

67

4,00

Maladie

63

4,84

Pluie

62

4,04

Données de l’enquête (2024)

13Egalement, il ressort de cette analyse du tableau 4 que le noyau central du prototype de la représentation sociale de l’eau (fréquence ≥ 93 et rang moyen < 2,60) est constitué par les mots dieu, génie, ancêtre, vie, boisson, ressources minières (Or) et pêche. Par ailleurs, la fréquence élevée d’apparition de ces mots laisse penser que les populations d’Ity et de Floleu se réfèrent aux mêmes concepts pour désigner et parler de leurs ressources en eau. Cependant, les mots vie, génie et dieu représentent à eux seuls 41 % de l’ensemble des évocations et respectivement 14 %, 14 % et 13 % de toutes les évocations.

14En nous référant à la théorie structurale des représentations sociales, ces trois différents mots (vie, génie et dieu), en plus des mots ancêtre, boisson, ressources minières (Or) et pêche, constituent les candidats potentiels susceptibles d’appartenir à la zone centrale de la représentation. Par conséquent, les termes potentiellement centraux identifiés font à la fois référence à la dimension culturelle de l’eau (avec les mots : dieu, génie, ancêtre et vie) et à la dimension fonctionnelle de l’eau (avec les mots : boisson, ressources minières (Or) et pêche).

15La zone de périphérie 1 (fréquence ≥ 93 et rang moyen ≥ 2,60) est constituée par les mots rituel et mort. Ces différents thèmes donnent du sens aux évocations précédemment identifiées. En effet, l’eau suscite pour les populations d’Ity et de Floleu une certaine réaction contrastée, d’un point de vue qu’elle est vie et mort.

16La zone de périphérie 2 (fréquence < 93 et rang moyen < 2,60) en comporte 3. Il s’agit des mots repas, puits et espèces fauniques aquatiques. Ces mots bien qu’ayant une faible fréquence ont une forte résonance dans l’imaginaire représentatif des populations d’Ity et de Floleu.

Test de centralité des éléments identifiés par l’analyse prototypique

17Le test de la centralité des éléments identifiés par l’analyse prototypique a permis d’obtenir, avec la méthode de mise en cause (MEC), les résultats de la figure 2. En effet, les thèmes dont le seuil de la fréquence de réfutation est d’au moins 66 %, révèlent des éléments les plus centraux. Ainsi, seuls les mots dont la fréquence de réfutation des réponses est au moins égale à 66% ont été représentés.

18A la lecture de la figure 2, il ressort que les termes que sont la vie, la boisson, les espèces aquatiques, le Dieu, les génies, la pêche, les puits, les rituels et les ressources minières (Or), dont les fréquences de réfutation sont comprises entre 73 % et 99 %, constituent le socle de la représentation sociale de l’eau à Ity et Floleu.

19Concernant, les termes rituels, puits et espèces fauniques aquatiques appartenant à la zone périphérique se sont révélés, au sortir du test de la MEC pour appartenir au noyau central.

20En outre, les éléments les plus centraux de la représentation sociale de l’eau à Ity et Floleu (la vie, la boisson, les espèces aquatiques, le Dieu, les génies, la pêche, les puits, les ressources minières (Or) et les rituels) reflètent la fonction sociale, culturelle et économique de l’eau.

21Figure : Contenu du noyau central des représentations sociales de l’eau à Ity et Floleu

Données de l’enquête (2024)

22Le tableau 5 présente la synthèse des éléments plus centraux de la représentation sociale de l’eau chez les populations riveraines d’Ity et de Floleu.

Tableau : Contenu du noyau central de représentation sociale de l’eau à Ity et à Floleu

Evocations

Fm

rm

fr(%)

Vie

402

1,34

99

Boisson

106

1,40

99

Espèces fauniques aquatiques

65

1,64

98

Dieu

361

1,69

97

Génie

400

1,29

96

Pêche

109

1,26

88

Puits

88

1,85

80

Rituel

95

4,90

77

Ressources minières (Or)

97

1,40

73

Notes : fm = fréquence d’apparition ; rm = rang moyen d’apparition des mots ; fr = fréquence de réfutation

Données de l’enquête (2024)

23La figure 3 ci-dessous présente le schéma de la représentation sociale de l’eau chez les populations riveraines d’Ity et de Floleu.

Figure : Schéma de la représentation sociale de l’eau à Ity et Floleu

Image 100002010000023F0000025168C1BAD6F0ADED81.png

Données de l’enquête (2024)

Discussion

24Cette section explore la portée théorique et pratique de nos travaux, en mettant en lumière leur contribution à la recherche scientifique. Il s’agit plus spécifiquement d’examiner comment nos résultats s’inscrivent dans le paysage des connaissances existantes : confirment-ils ou remettent-ils en question les études antérieures ? Pour répondre à cette interrogation, il est essentiel d’évaluer le lien entre la problématique abordée et les résultats obtenus.

25Les résultats de la recherche montrent que les populations de Floleu et d’Ity se représentent l’eau en évoquant les termes : la vie, la boisson, les espèces fauniques aquatiques, Dieu, les génies, la pêche, les puits, les ressources minières (Or) et les rituels, qui sont les éléments constitutifs du noyau central. Ces dimensions intègrent trois dimensions principales : une dimension sociale (34,11 %), une dimension culturelle/symbolique (33,12 %) et une dimension économique (32,77 %). Le tableau 6 présente les proportions des trois dimensions en fonction des mots ou termes associés aux représentations sociales.

Tableau : Dimensions de représentation sociale de l’eau en fonction des termes

Dimensions

Evocations

fm

rm

fr (%)

Pourcentage des dimensions (%)

Dimension sociale

Vie

402

1,32

99

34, 11

Puits

88

1,85

80

Boisson

106

1,40

99

Dimension culturelle/symbolique

Dieu

361

1,69

97

33,12

Rituel

95

4,90

77

Génie

400

1,29

96

Dimension économique

Espèces fauniques aquatiques

65

1,65

98

32,77

Ressources minières (Or)

97

1,40

73

Pêche

109

1,26

96

Données de l’enquête (2024)

26D’une part, les évocations « Génies », « Rituels » et « Dieu » montrent que les communautés d’Ity et de Floleu ont une représentation sacrée et symbolique de la ressource. Cette représentation de la ressource renvoie à l’être humain et à sa double existence, phénoménale et nouménale, c’est-à-dire terrestre et céleste. Comme le souligne Durkheim (2008), le phénomène religieux est fondamental dans la vie sociale. Ainsi, cette représente sacrée et symbolique de l’eau reflète la philosophie profonde qui structure l’organisation sociale de ces deux communautés. A Ity et Floleu, la religion occupe une place centrale, ce qui se traduit par la consécration d’espaces naturels, notamment les eaux de surface, pour des rites et des cérémonies d’adoration. Ces eaux sacrées servent ainsi de canal de communication entre les communautés et les êtres surnaturels. Cette conception religieuse fait que chaque individu se doit d’avoir des rapports positifs et constructifs avec la ressource en eau. Dans l’imaginaire collectif des Floleusiens et des Ityens, ces rapports permettent une vie communautaire meilleure et plus agréable dans le monde céleste. Dès lors, leur relation à l’eau est marquée par le respect, l’habileté et une certaine méfiance, car tout écart peut potentiellement les faire basculer entre les deux facettes dualistes de l’eau : la vie et la mort. En ce sens, Freud (1912), dans son étude : « Totem et Tabou : Interprétation par la psychanalyse de la vie sociale des peuples primitifs », avance que la conception symbolique et sacrée de l’eau constitue un code non écrit, une loi naturelle et coercitive qui suscite respect et dévotion parmi les populations, contribuant ainsi à la préservation des ressources en eau. Dans une perspective similaire, Akpona et al. (2017), dans leur recherche sur la représentation sociale de l’eau en milieu Shabè dans la région centre du Bénin, stipulent que la ritualisation et la sacralisation d’une ressource en eau lui confèrent une importance capitale dans la vie quotidienne d’un groupe social. C’est la valeur accordée à la ressource qui lui donne son caractère sacré, entraînant ainsi son élévation au statut de totem. En tant que totem, elle joue un rôle central dans la préservation de la pérennité et la cohésion de la communauté. La manifestation de cette expression collective illustre à la fois son caractère matériel et immatériel, renforçant ainsi la légitimité de sa dimension sacrée et symbolique. A juste titre, Akpona et al. (2015), mentionnent que chez les Shabè, l’eau représente un objet sacré et symbolique, ce faisant, cette représentation a constitué un pilier essentiel qui a permis à cette communauté de rester forte et résiliente malgré les défis importants liés à l’accès à cette ressource.

27D’autre part, les termes « Boisson », « Espèces fauniques aquatiques », « Pêche », « Puits » et « Ressources minières (Or) », qui font également partie des éléments constitutifs du noyau central de la représentation sociale de l’eau à Ity et Floleu, intègrent les dimensions utilitaristes et sociales des ressources en eau. Les termes « Boisson » et « Puits » mettent en évidence le rôle vital et indispensable des ressources hydriques dans la survie humaine. Le terme « Espèces fauniques aquatiques », quant à lui, renvoie directement à la fonction nourricière de l’eau et à la vie qu’elle soutient. Les espèces fauniques aquatiques (poissons, grenouilles…), en tant que ressource essentielle, symbolisent à la fois l’abondance, la subsistance et la continuité de la vie, tout en incarnant une relation intime entre les communautés humaines et leur environnement aquatique. Le terme « Ressources minières (Or) » met en lumière la dualité de l’eau en tant que source de vie et, simultanément, source de richesse. Ici, l’eau est perçue non seulement comme un élément essentiel à la survie humaine, mais aussi comme un vecteur de prospérité et de développement économique qui se traduit par les activités de l’orpaillage clandestin menées dans les encablures du fleuve Cavally. A partir de la synthèse réalisée par Fortin-Debart (2003) sur la catégorisation des représentations de l’environnement, nous pouvons conclure que ces cinq termes : « Boisson », « Espèces fauniques aquatiques », « Pêche », « Puits » et « Ressources minières (Or) », intègrent les dimensions humaines, nourricières et économiques de l’eau, ce qui correspond aux dimensions utilitaristes, et par conséquent aux représentations biocentriques et anthropocentriques. Pourtant, l’auteure affirme que les communautés ayant des représentations biocentriques et anthropocentriques peinent à penser un changement de comportements et à se construire une rationalité socio-environnementale. Autrement dit, elles se montrent réticentes dans la mise en œuvre des projets environnementaux et s’y engagent peu.

Conclusion

28La représentation sociale de l’eau à Floleu et à Ity est constituée, à l’instar de tous les systèmes de représentations, de deux (02) parties : un noyau central et un système périphérique (Abric, 1994). Dans notre cas d’étude, le noyau de cette représentation sociale est constitué des évocations que sont : Dieu, génies, rituels, vie, boisson, puits, ressources minières (Or), espèces aquatiques et pêche. La synthèse de ces différentes évocations révèle que les Floleusiens et les Ityens se représentent l’eau comme un objet sacré/symbolique, le soutien de la vie humaine et une richesse économique. Par ailleurs, leur conception symbolique et sacrée de l’eau fait que certaines ressources hydriques sont protégées et préservées pour des pratiques d’adoration, de culte, de rite et de rituel. Ce faisant, ces ressources sont considérées comme sacrées. Ainsi, cette sacralisation les élève au rang de « tabou » au sens freudien, c’est-à-dire en un ensemble de normes et de règles traditionnelles non écrites, dont l’origine est inconnue, mais qui sont naturelles et coercitives, qui suscitent auprès des communautés des sentiments de respect et de dévotion (Freud, 1912), qui par conséquent participent à leur préservation.

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Pour citer ce document

Kabran Aristide DJANE et Yega Guelasiognon DANIEL BAH, «Représentations sociales et gestion de l’eau chez les populations riveraines du fleuve cavally : cas des communautés d’ity et de floleu (département de Zouan-Hounien, Cote d’Ivoire)», Mu Kara Sani [En ligne], Dossier, N°42-Dec 2025, mis � jour le : 29/12/2025, URL : https://mukarasani.com:443/mukarasani/index.php?id=718.

Quelques mots à propos de :  Kabran Aristide DJANE

Département de Sociologie

Université Peleforo Gon Coulibaly de Korhogo/Côte d’Ivoire

djanekabran@yahoo.fr

Quelques mots à propos de :  Yega Guelasiognon DANIEL BAH

Université Peleforo Gon Coulibaly de Korhogo / Côte d’Ivoire

guelasiognon@gmail.com