- accueil >
- Dossier >
- N°42-Dec 2025 >
- N°42-Spécial >
N°42-Spécial
Enjeux fonciers dans l’hinterland de Niamey : cas de Bartchawal (commune rurale de Hamdallaye)
Résumé
La terre, jadis, considérée comme un bien inaliénable et sacré, s’est transformée en une source génératrice de revenus pécuniaires. La forte pression démographique sur la ressource terre, le besoin toujours croissant des grandes villes en espace pour divers usages dans un contexte de libéralisation du domaine foncier ont fini par faire des terres agricoles, des espaces convoités par les habitants des villes pour divers usages. L’objet de cet article est d’analyser le cas de Bartchawal, un village du département de Kollo (région de Tillabéri) dont les terres sont accaparées par des acquéreurs venus principalement de Niamey.
La méthodologie a consisté à mobiliser des données secondaires sur la problématique foncière en général, complétées par des enquêtes quantitatives et qualitatives auprès des acteurs fonciers. Il ressort de cette investigation que la proximité de la capitale (Niamey), le coût de plus en plus important des terrains ont favorisé de nombreux lotissements dans le terroir de Bartchawal. C’est ainsi que de 2011 à 2019 par exemple, treize opérations de lotissements ont été réalisées, parfois en violation des textes organisant le secteur.
Cette situation a eu comme corollaires une diminution des terres cultivées, des conflits entre agriculteurs et éleveurs, d’une part, des tensions intrafamiliales, d’autre part. L’émiettement des champs provoque une baisse de la production agricole. Certains agriculteurs ont vendu tout leur capital foncier faisant émerger au sein du terroir villageois une catégorie de populations rurales dénommée « les paysans sans terre » avec toutes les conséquences inhérentes à ce nouveau statut.
Abstract
Land, once considered as an inalienable and sacred asset, has become a source of monetary income. Strong demographic pressure on land resources and the over-growing need for space in large cities for various uses, combined with the liberalization of land ownership, have ultimately made agricultural land coveted by city dwellers for a variety of purposes. The purpose of this article is to analyze the case of Bartchawal, a village in the department of Kollo (Tillabéri region) which land has been monopolized by buyers mainly from Niamey.
The methodology consisted of gathering secondary data on land issues in general, supplemented by quantitative and qualitative surveys of land stakeholders. This investigation revealed that the proximity of the capital (Niamey) and the increasing cost of land have encouraged numerous housing developments in the Bartchawal region. From 2011 to 2019, for example, thirteen housing developments were carried out, sometimes in violation of the regulations governing the sector.
This situation has led to a reduction in cultivated land, conflicts between farmers and livestock breeders on the one hand, and tensions within families on the other. The subdivision of fields has led to a decline in agricultural production. Some farmers have sold all their land, giving rise to a category of rural populations known as ‘landless peasants’ within the village community, with all the consequences inherent in this new status.
Table des matières
Texte intégral
pp. 112-129
Introduction
1Les terres agricoles situées en milieu rural sont aujourd’hui mises en péril au profit d’intérêts commerciaux (K. N. Deodatus, 2021, p.1). Elles sont considérées comme une marchandise, un objet de spéculation et de convoitise (D. L. Joanna, 2011, p.9). En effet, la mise en vente des terres et le phénomène des lotissements provoquent une diminution des surfaces agricoles disponibles, conduisant à des situations de pénuries alimentaires sévères (N. Ibrahim, 2009, p.9). La commune rurale de Hamdallaye, en raison de sa proximité avec la ville de Niamey, est confrontée à une pression foncière incontrôlée. De vastes superficies de terres agricoles du village de Bartchawal sont loties et vendues par les propriétaires terriens inquiets de leur sécurité foncière à des personnes fortunées ou à la mairie (Y. B. Mounkaila, 2024, p. 11). Le lotissement est devenu aujourd’hui la principale source de revenu des propriétaires terriens qui procèdent à une subdivision sans discernement des terrains, négligeant totalement toute planification urbaine (H. Issaka, 2007, p.50). Cette conjoncture a entrainé une déperdition notable des terres cultivables, engendrant ainsi une diminution de la productivité agricole (A. Adegbinni, 2023, p.11), des conflits fonciers et une précarité des communautés locales. La vente des terres ne constitue pas une nouvelle pratique à Bartchawal bien que son expansion actuelle suscite une inquiétude récente concernant l’avenir de l’agriculture. Pour bien appréhender cette problématique, la question suivante a été formulée : quels sont les enjeux liés aux pratiques foncières en cours à Bartchawal ? En se basant sur la théorie de la rente foncière, cette étude se fonde sur l’hypothèse selon laquelle des facteurs comme l’appauvrissement des terres, la paupérisation des propriétaires fonciers, le peu d’intérêt des jeunes pour les travaux agricoles ainsi que la forte pression foncière des citadins, contribuent à amplifier les enjeux fonciers à Bartchawal.
Présentation de la zone d’étude
2Le village de Bartchawal est situé dans la commune rurale de Hamdallaye entre les latitudes 13°32’38’’Nord et les longitudes 02°18’36’’Est, à vingt-cinq (25) km à l’est de la ville de Niamey sur la route nationale numéro 25 (RN25). Il est limité au nord-ouest par le village de Kossey, au nord-est par Lougga, à l’est par la commune de Hamdallaye, au sud par Fetboki et à l’ouest par le village de Kogorou. Sa population, composée en majorité de Zarma, et d’une minorité Haoussa et Peul, est estimée à 2533 habitants en 2023. La majorité de la population, soit 85% se situe dans la tranche d’âge de 0 à 39 ans, ce qui en fait une population jeune (PDC Hamdallaye, 2016-2020, p.18). L’agriculture et l’élevage constituent les principales activités économiques des populations. Catre n°1 : localisation du village de Bartchawal

Données IGNN/MI
Matériels et méthodes
3L’étude a été conduite en suivant une démarche comportant à la fois des aspects qualitatifs et quantitatifs. Les moyens déployés pour recueillir les données comprennent l’exploitation de documents, l’observation directe ainsi que la conduite d’enquête. Les questionnaires et les guides d’entretien ont été adressés aux chefs de ménage agricole ainsi qu’aux responsables administratifs et coutumiers et aux chefs des services concernés. Word a servi pour le traitement des textes, Sphinx pour l’analyse des données et Excel pour la création des graphiques. Nous avons aussi utilisé un récepteur GPS pour la prise des coordonnées géographiques tandis que le logiciel ArcGis a été utilisé pour l’élaboration des cartes d’occupation du sol à partir des images LANDSAT des années 1990, 2000 et 2020 téléchargées sur le site de l’United States Geological Survey. L’échantillon compte quarante (40) chefs de ménage agricoles sélectionnés de manière aléatoire selon la méthode de l’échantillonnage simple complété par les entretiens avec divers acteurs.
Résultats
4Les informations collectées sont relatives aux problématiques foncières rencontrées à Bartchawal, un village de la commune rurale de Hamdallaye, département de Kollo (Niger). Cette démarche vise à analyser les défis spécifiques auxquels la communauté est confrontée en matière de gestion des terres. Ces données sont importantes pour une compréhension des enjeux locaux et de la relation ville-campagne.
Des terres différemment convoitées pour les lotissements
5Les étendues de plaine représentent la majeure partie du territoire de Bartchawal. Sur ces espaces, l'agriculture et l'élevage sont les activités économiques prédominantes des habitants. Néanmoins, ces terres font face depuis plus d'une décennie à une forte pression foncière. En effet, la proximité de ce village avec la ville de Niamey, les besoins financiers des habitants pour répondre à d'autres dépenses, l'appauvrissement des sols, le désintéressement des jeunes pour l'agriculture, la valeur commerciale des terres et l'urbanisation sont des causes qui expliquent la fragmentation et la vente des terres à Bartchawal. Les champs de culture constituent, en effet, les terres les plus convoitées pour les opérations de lotissement. Ils sont contigus à la voie bitumée qui conduit à Niamey d’où la multiplication des lotissements sur principalement cet axe routier. En effet, 75% des répondants affirment que c’est cet axe qui est le plus visé par les lotisseurs. Trente (30) des quarante (40) personnes interrogées ont déclaré avoir loti et vendu leurs champs situés en bordure de la route bitumée menant à la capitale Niamey, tandis que dix (10) répondants n’ont pas encore réalisé de transaction. La proximité de ces terres par rapport à la ville de Niamey les a rendues particulièrement attrayantes pour les acheteurs venus de la capitale. Entre 2011 et 2019, plusieurs projets de lotissements ont été réalisés sur le terroir de Bartchawal. Afin de promouvoir ces lotissements et d’attirer des clients, certains d’entre eux ont été désignés sous le pseudonyme de ‘’cité’’. Au total, treize (13) opérations de lotissement ont été réalisées à Bartchawal : cité des Miniers 1, cité des Miniers 2, cité Mourna, cité de la Paix, cité du Golf, cité de la Garde Nationale 1, cité de la Garde Nationale 2, cité de la Garde Nationale 3, cité Alfaga, Gonga Amira, Gonga Gnala, Transition Salou Djibo 2011, Extension Salou Djibo 2011.
6Les lotissements sont souvent réalisés par les propriétaires coutumiers sans l’approbation des autorités municipales. A travers ces lotissements, les terres agricoles d’une commune mutent en terroirs à usage d’habitation pour les habitants de la ville malgré l’absence de viabilisation d’où le problème d’aménagement en perspective.
Les terres de culture en pleine décroissance
7Les opérations de lotissements, bien que relativement récentes à Bartchawal, sont à la base d’une diminution progressive du nombre de parcelles agricoles détenues par les propriétaires terriens. Le nombre de parcelles par individu parmi les personnes interrogées au cours des trente (30) dernières années est en nette décroissance (graphique n°1).
8 Graphique n°1 : les terres de culture en pleine décroissance

travaux de terrain, Août 2019
9L’analyse du graphique n°1 montre que le nombre de champs possédés par enquêté baisse progressivement d’une décennie à l’autre. En effet, il y a trente ans (30), douze (12) chefs de ménage agricole jouissaient d’une possession de trois (3) champs chacun, tandis qu’aujourd’hui quatre (4) chefs de ménage sont dans cette même situation. Aussi, il y a trente (30) ans, vingt-deux (22) chefs de ménage possédaient au moins un champ chacun, tandis qu’aujourd’hui, dix-huit (18) d’entre eux détiennent un champ chacun. Il y a dix ans, seulement deux (2) chefs de ménage ne possédaient aucun champ, tandis qu’aujourd’hui douze (12) d’entre eux se trouvent dans cette même situation. Il convient de souligner que la vente des terres agricoles connait une progression significative à Bartchawal. En effet, beaucoup de propriétaires terriens procèdent à la division et à la vente de l’intégralité de leurs terres cultivables. De telles circonstances engendrent l’émergence de paysans dépourvus de terre, situation méconnue dans le terroir 20 ans auparavant.
Le rétrécissement des ressources foncières
10Les opérations de lotissement réalisées à Bartchawal ont engendré une transformation significative des unités d’occupation du sol. Cette évolution se manifeste par une dégradation progressive de la végétation et des autres unités d’occupation du sol, ainsi qu’un étalement des parcelles loties de Bartchawal en direction de la ville de Niamey, entrainant ainsi une perte considérable de plusieurs superficies de terres agricoles.
11Carte n°2 : carte d’occupation du sol de Bartchawal en 1990

données Landsat 1990
12Carte n°3 : carte d’occupation du sol de Bartchawal en 2000

13Carte n°4 : carte d’occupation du sol de Bartchawal en 2020

14Ces cartes fournissent une analyse de l’évolution de l’utilisation des terres à Bartchawal au cours des décennies 1990, 2000 et 2020, mettant en évidence les changements qui se sont produits au fil du temps. Elles révèlent la répartition des cultures pluviales, des établissements humains, des zones en jachère, des mares, des sols nus, des terrains rocheux et de la végétation sur le terroir. En 1990, les terres des cultures pluviales représentaient 31,80% de la superficie de Bartchawal, soit 1100,15 hectares. Cette proportion a augmenté au fil des années pour atteindre 1298,98 hectares en 2000, soit une augmentation de 198,83 hectares par rapport à 1990. Cette tendance s’est poursuivie jusqu’en 2020, où les cultures pluviales occupaient 1412,16 hectares (40,82%). Entre 2000 et 2020, la superficie des cultures pluviales a augmenté de 113,18 hectares, puis de 312,01 hectares entre 1990 et 2020. Chaque année, la demande alimentaire croissante consécutive à l’augmentation de la population entraine une expansion de la superficie des cultures pluviales.
15En 1990, la jachère occupe 612,08 hectares, soit 17,69 % des terres agricoles, mais cette superficie diminue rapidement, atteignant 301,50 hectares (8,71 %) en 2000, et disparaît complètement en 2020. La croissance démographique engendre une demande croissante en produits agricoles et une pression pour augmenter les rendements, entraînant chaque année la mise en culture de terres laissées au repos. Cela provoque l’infertilité des sols et l’augmentation de l’érosion, mettant en péril la durabilité des terres agricoles.
16La superficie de la mare connaît une augmentation constante chaque année. En 1990, elle couvre 3,42 hectares (0,09%), puis atteint 7 hectares (0,20%) en 2000, pour culminer à 12,87 hectares (0,37%) en 2020. Cette expansion de la mare peut être expliquée par plusieurs facteurs. L'activité humaine, en dégradant le sol et en provoquant l'érosion, joue un rôle important dans cette évolution. Par ailleurs, le changement climatique représente un autre facteur, pouvant entraîner des perturbations environnementales et une intensification des risques d'inondations.
17Les sols nus couvraient 593,73 hectares (17,16%) en 1990. Dix ans plus tard, ils ne totalisent que 537,89 hectares (15,54%) en 2000. Trente ans après, ces sols nus occupent près de 33% de la superficie soit 1137,04 hectares. La baisse de la superficie observée en 2000 résulte d’une récupération des terres sur les plateaux par des organisations non gouvernementales (ONG) intervenant dans le cadre de la lutte contre les terres dégradées. La croissance de la superficie observée en 2020 est principalement liée à l’urbanisation qui transforme les terres agricoles et naturelles en espaces urbanisés, réduisant ainsi les zones végétalisées. L’absence de protection végétale rend les sols plus sensibles à l’érosion, ce qui peut exacerber leur expansion et engendrer des effets environnementaux négatifs comme la diminution de la biodiversité.
18La végétation, quant à elle, couvrait en 1990 une superficie de 735,28 hectares, soit 21,25 % du terroir contre 697,61 hectares (20,16 %) en 2000 soit une régression de 37,72 hectares. Cette diminution s’est poursuivie entre 2000 et 2020, avec une baisse de la surface végétale à 496,72 hectares (14,35 %), soit une perte de 200,89 hectares. Les variations de la superficie de la végétation (21,25 % en 1990 à 14,35 % en 2020), résultant de la pression anthropique, ont joué un rôle déterminant dans la dégradation du couvert végétal. En effet, la mise en place de divers projets de lotissement à Bartchawal dès 2011 a conduit à la disparition de nombreuses surfaces végétales, car ces projets permettent la construction de nouvelles habitations, la création de routes et d’infrastructures diverses, nécessitant l’abattage d’arbres et la destruction des écosystèmes. Un autre facteur aggravant réside dans la coupe excessive du bois de chauffage et l’aménagement de terrains agricoles. Il devient donc important de prendre en considération les effets négatifs de ces aménagements dans la planification des lotissements.
Les types de conflits liés à la terre
A Bartchawal, les conflits liés à la terre opposent les agriculteurs aux éleveurs, les membres d’une même famille, et paradoxalement les vendeurs et les acheteurs.
Les conflits entre agriculteurs et éleveurs
19Les conflits entre agriculteurs et éleveurs sont particulièrement fréquents à Bartchawal. Ces tensions surviennent principalement en raison de la divagation des animaux lors des pâturages et du non-respect des délais de clôture et de libération des champs, ce qui entraîne des préjudices pour les agriculteurs. De plus, certains agriculteurs, en aménageant les couloirs de passage pour des activités agricoles, font restreindre ces espaces dédiés à la circulation des animaux et l'accès aux points d'eau. Ces espaces constituent des passages indispensables pour les éleveurs et leur obstruction donne lieu à des conflits récurrents entre les deux groupes. En effet, 24 des 40 personnes interrogées, soit 60 % de l'échantillon, reconnaissent l'existence de conflits entre agriculteurs et éleveurs, tandis que 16 enquêtés (40 %) ne partagent pas cet avis. Bien que ces affrontements aient été particulièrement violents, voire mortels, par le passé la situation s’est nettement améliorée aujourd’hui grâce aux multiples efforts conjugués des autorités administratives et coutumières, ainsi que des commissions foncières, notamment à travers les campagnes de sensibilisation des acteurs ruraux.
Les conflits entre membres d’une même famille liés à la terre
20Les causes des conflits fonciers intra-familiaux sont multiples et variées. Parmi celles-ci, figurent un partage défaillant de la succession, la vente d'un bien appartenant à une succession, les actes d’escroquerie et le déplacement des limites de propriété. L’existence de conflits entre héritiers résulte du partage inéquitable de l’héritage. En effet, à la suite du décès du chef de famille (le père), l'ensemble des biens familiaux, y compris les terres, sont généralement confiés au garçon le plus âgé de la famille (l’aîné). Celui-ci, dans certains cas, procède à des ventes sans en informer les autres membres de la famille. Il arrive également que l’aîné se réserve des avantages supplémentaires au détriment des autres héritiers. Le mauvais partage des terres se manifeste particulièrement lorsque celles-ci sont attribuées uniquement aux garçons, excluant ainsi les filles pour des raisons coutumières alors que l’héritage se fait non pas sur la base des règles coutumières mais plutôt sur les principes islamiques. Or, en islam, la femme dispose de la moitié de la part de l’héritage accordé à l’homme. C’est cette « révolution » des mentalités qui provoque des conflits au sein de certaines familles (H. Issaka et Y. Boureima Kandegomni, 2018). Ces conflits intra-familiaux sont récurrents à tel point que 70 % de l’échantillon reconnaissent l’existence de conflits au sein de la famille du fait du mauvais partage de l’héritage.
Conflits entre vendeurs et acheteurs
21Les différends opposant vendeurs et acheteurs prennent naissance, dans la majorité des cas, lorsque plusieurs individus se voient simultanément attribuer une même parcelle. La municipalité est régulièrement confrontée à des plaintes relatives à des actes de cession redondants ou à des parcelles inexistantes sur le terrain. Il convient de noter que la reproduction de doublons d’actes de cession par certains promoteurs privés tend à devenir un phénomène omniprésent à Bartchawal. Cette pratique engendre des tensions profondes entre les parties concernées.
22Parmi les 40 chefs de ménage interrogés, 23 d’entre eux, soit 57 %, reconnaissent l’existence de conflits entre acheteurs et vendeurs de parcelles, tandis que 43 % expriment une opinion contraire. Les divergences d’opinions entre les cédants et les cessionnaires dans le contexte des transactions foncières suscitent fréquemment des complications.
Les paysans sans terre et leur stratégie d’adaptation
23Suite à la division et à la vente de leurs champs, une proportion considérable d’agriculteurs s’est retrouvée dépourvue de terres cultivables. La situation du village de Bartchawal illustre adéquatement ce phénomène où, sur les 40 chefs de ménages agricoles interrogés, douze (12) paysans sont dépourvus de terre, soit 30% de l’échantillon. Cette situation soulève des enjeux significatifs quant à la viabilité de l’agriculture dans la zone d’étude.
24Afin de pallier cette évolution inédite, certains « sans terre » optent pour la pratique du petit commerce. Cette initiative se présente comme une stratégie d’adaptation. Elle concerne principalement la commercialisation de biens manufacturés ou de produits issus de l’agriculture. Les denrées provenant des cultures réalisées hors saison sont principalement écoulées à Niamey en raison de sa proximité et des consommateurs qui y résident. De plus, certains se retrouvent contraints de vendre leurs produits en bord de route ou sur les marchés hebdomadaires locaux. D’autres sont amenés à exercer le rôle d’intermédiaires dans la vente de terrains, (localement désignés « Dillan » en langue Zarma). Par ailleurs, si certains ont pris l’initiative de prêter des terres auprès de ceux n’ayant pas encore cédé la totalité de leurs champs, d’autres sont sollicités en tant que bras valides pour servir d’ouvriers agricoles.
Discussion
25La problématique foncière subit une transformation radicale marquée par un glissement de la terre, traditionnellement perçue sous l’angle de son usage, vers une appréhension en tant que valeur d’échange. A Bartchawal, il est observé une pratique de vente des terres de manière généralisée, entrainant ainsi de nombreux conflits fonciers et de précarité chez certains propriétaires terriens. Ce phénomène se manifeste par une marchandisation croissante de ce bien essentiel, motivée par des considérations de rentabilité financière. En effet, de nombreux travaux scientifiques se sont intéressés à la vente des terres agricoles et de ses corollaires. Ces études mettent en lumière les conséquences multiples et complexes associées à cette pratique. En effet, des auteurs comme B. Souley (2008, p.18), N. Ibrahim (2010, p.37), A. Abdoulaye (2012, p.74), DI R. Hadrien (2021, p.12), ont fait ressortir que la vente des terres agricoles est à l’origine de l’appropriation excessive de celles-ci, entrainant ainsi une diminution significative en quantité et en qualité des sols cultivables rendant la production agricole de plus en plus précaire. Cette réalité conduit à l’exclusion sociale et à la précarité des agriculteurs.
26Etant donné que beaucoup ont vendu l’intégralité de leur terre à Bartchawal (30% des enquêtés sont déjà victimes), cette situation a occasionné la naissance d’une classe de paysans appelés « les sans terre ». Ainsi, afin de pallier leur situation, ces paysans mettent en place une stratégie déclinée en plusieurs actions telles que la reconversion en intermédiaire de vente de terrains, l’exode rural, prêt de terre, reconversion en ouvriers agricoles ou encore la pratique du petit commerce. Ces résultats sont semblables aux travaux de recherches de M. A. Moustapha et al., (2022, p.16) qui a montré qu’à Konni, 76% des exploitants interrogés attestent qu’au moins un membre de leur famille a émigré pour satisfaire les besoins alimentaires. Cette situation souligne l’ampleur du défi alimentaire auquel ces familles sont confrontées. D’autres jeunes par contre, se consacrent à des activités lucratives telles que le petit commerce et le transport avec les motos-taxis en raison de l’animation quotidienne du marché de Konni. Ces résultats sont confirmés par M. Issoufou (2013, p.192).
27Plusieurs types de conflits surviennent à Bartchawal dont entre autres ceux qui opposent les agriculteurs aux éleveurs avec pour origine le rétrécissement des couloirs de passage par les agriculteurs, la divagation des animaux et le non-respect des dates de fermeture et d’ouverture des champs (60% des répondants). On note également des conflits intrafamiliaux avec pour raison le mauvais partage de la succession (70% des répondants). Enfin les conflits entre vendeurs et acheteurs de terrain avec pour motif, l’escroquerie (57% des répondants). Ces résultats sont similaires à ceux de H. Issaka et Y. Boureima et Kandegomni, (2018 p.5) et Koné et al., (2005) cité par J-P Chauveau et al., (2006, p.14) qui montrent que les conflits fonciers émanent de divergence entre agriculteurs et éleveurs, de tensions intrafamiliales, ainsi que de désaccords entre vendeurs et acheteurs de terrains.
Conclusion
28La terre est considérée comme une source fondamentale de revenus et un moyen de subsistance pour des millions de personnes à travers la planète. Devenue l'objet de toutes les convoitises, elle occupe désormais une place centrale dans l'intérêt de divers acteurs. Les opérations répétées de lotissement menées sur le terroir de Bartchawal, ainsi que la vente effrénée des terres, ont entraîné des conflits fonciers, une réduction significative des terres consacrées à l'agriculture et l’apparition des pays sans terre. Cette situation a conduit à un déficit chronique de la production agricole, engendrant, par ricochet, une pauvreté accrue des ménages et le spectre de la famine. Cette étude a révélé que trente (30) des quarante (40) chefs de ménage agricoles interrogés ont indiqué avoir loti et vendu au moins une fois une parcelle de terre, soit 75 % de l'échantillon, tandis que dix (10) chefs de ménage agricoles, représentant 25 %, n'ont pas encore cédé leurs terres. Cependant, les terres restantes ne sont pas à l'abri des ventes et des opérations de lotissement. Il convient de souligner que la terre demeure un pilier essentiel de la vie socio-économique des populations à travers le monde, et tout particulièrement en milieu semi-rural, où elle constitue un support indispensable à l'ensemble des activités agricoles. Si cette tendance actuelle persiste, le mode de vie semi-rural est voué à disparaître au profit de l'urbanisation. Devant ce constat, il est impératif de mettre en œuvre des mesures appropriées pour enrayer cette dérive foncière aux conséquences désastreuses, afin de préserver l'avenir des jeunes générations d'agriculteurs, de plus en plus privées de leurs terres.
Bibliographie
ADAMOU Abdoulaye, 2012. Mobilité résidentielle et processus d’étalement de la ville de Niamey. Thèse de Doctorat en Géographie, Université Abdou Moumouni. FLSH. Département de Géographie, 303 pages.
ADEOTHY Adegbinni, 2023. Lotissements, urbanisation et activités agricoles dans les communes périurbaines d’Adjarra et d’Avrankou. 122 pages.
BALLA Souley, 2009. Urbanisation d’Afrique de l’Ouest : approche bibliographique des mutations fonctionnelles et morphologiques des rues. Mémoire de DEA. Université Abdou Moumouni. FLSH. Département de Géographie. 93 pages.
CHAUVEAU Jean-Pierre, COLIN Jean-Philippe, JACOB Jean-Pierre, DELVILLE Philippe Lavigne, Le MEUR Pierre-Yves, 2006. Modes d’accès à la terre, marchés fonciers, gouvernance et politiques foncières en Afrique de l’Ouest. Résultats du projet de recherche CLAIMS. 97 pages.
DE LEENER Joanna, 2011. L’accaparabilité des terres. Une investigation dans le Macina, Office du Niger, Mali. Mémoire de Master en sciences politiques, orientations et relations internationales. Ecole des sciences politiques et sociales. Université catholique de Louvain. 106 pages.
DI ROBERTO Hadrien, 2020. Le marché foncier, une affaire de famille ? : une analyse institutionnelle des transactions de terres agricoles dans les hautes terres à Madagascar. Thèse de Doctorat en Economie. Université de Montpellier. 422 pages.
ISSAKA Hamadou, 2007. L’habitat informel dans les villes d’Afrique Subsaharienne francophone à travers l’exemple de Niamey (Niger). Mémoire de Master de Géographie. Université de Pau et des Pays de l’Adour. Institut de Recherche sur les Sociétés et l’Aménagement. 110 pages.
ISSAKA Hamadou et BOUREIMA KANDEGOMNI Yacouba, 2018. « Enjeux fonciers à la périphérie de Niamey (Niger) : enquêtes dans la commune rurale de Liboré ». Mu kara sani, 2018, n°027, pp 5-21.
KAHINDO NYAHUTWE Deodatus, 2021. « Regard sur les facteurs de la marchandisation des terres et insécurité foncière des paysans. Enquête menée dans le terroir maraicher de Beni-Lubero au Nord-Kivu (RDC) », In : Journal of Humanities and Social Science (IORS-JHSS), vol. 26, Issue
8, Series 2 (August 21). E-ISSN : 2279-0837, ISSN : 2279-0845. Pp. 13-32.
MAHAMANE ABDOUL-KADER Moustapha, ZAKARYA IDI Mahamadou, MAMAN Issoufou, DAMBO Lawali, YAMBA Boubacar, 2022. « Contraintes foncières et stratégies d’adaptation d’exploitants des aménagements hydro-agricoles de la commune urbaine de Konni (Niger) », In : Revue de géographie de l’université de Ouagadougou, N°11, Vol.1, oct. 2022, pp. 127-145.
MAMAN Issoufou, 2013. Etude intégrée de la résilience des systèmes sociaux de la limite nord des cultures pluviale dans le département de Goudoumaria face au changement climatique. Thèse de Doctorat de Géographie. Université Abdou Moumouni. FLSH. Département de Géographie.
285 pages.
NOUHOU Ibrahim, 2010. Les effets des marchés fonciers et expropriations des terres dans la ville de Zinder. Mémoire de DEA. Université Abdou Moumouni. FLSH. Département de Géographie. 71 pages.
République du Niger, 2016. Ministère de l’intérieur, commune rurale de Hamdallaye, Plan de Développement Communal de Hamdallaye 2016-2020, 185 pages.
YACOUBA BIRMA Mounkaila, 2024. Les effets des opérations de lotissement sur les espaces agricoles à Bartchawal, commune rurale de Hamdallaye, département de Kollo. Mémoire de Master en Géographie. Université Abdou Moumouni. FLSH. Département de Géographie. 72 pages.
Pour citer ce document
Quelques mots à propos de : Hamadou ISSAKA
Chercheur à l’Institut de Recherches en Sciences Humaines (IRSH).
Université Abdou Moumouni (Niger)
hamadou.issaka@uam.edu.ne
Quelques mots à propos de : Mounkaila YACOUBA BIRMA
Doctorant
Département de Géographie
Université Abdou Moumouni (Niger).
ybmounkaila1980@gmail.com