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N°42-Spécial

MOUSSA Oumarou

Les Sanayboro : origine, dispersion et rôle dans le processus d’islamisation de l’Ouest nigérien

Article

Résumé

Les Sanayboro (lit. gens du Sanay) sont de nos jours installés dans plusieurs localités des régions de Dosso et Tillabéri au Niger. Les écrits sur leur histoire n’ont pas résolu la question controversée de leur origine, analysé les facteurs de leur dispersion au sein de l’Ouest nigérien et étudié en profondeur l’évolution de leur rôle dans le processus d’islamisation dans la longue durée. Ces questions traitées dans le présent travail bâti à l’aide d’une méthodologie croisant des données de terrain, d’archives coloniales, des tarikhs de Tombouctou et de travaux de recherche, ont permis de soutenir que les Sanayboro sont des descendants des Za très versés dans les questions de l’islam. Ils demeurent confondus aujourd'hui au groupe zarma. Plusieurs facteurs dont l’accomplissement du pèlerinage, la colonisation, l’expansion de l’islam sont à l’origine de leur installation et dispersion à partir de leur premier site qu’est Sanay de N’Dounga. Leur rôle dans le processus d’islamisation de l’Ouest nigérien laisse voir une évolution en dents de scie caractérisée par une longue période de prééminence dans l’entretien de la flamme de l’islam avant de céder la place aux ordres soufis auxquels ils adhèrent et animent des zaouias à partir du début XXIe siècle.

Abstract

The Sanayboro (lit. people of Sanay) are nowadays settled in several localities in the Dosso and Tillabéri regions of Niger. Writings on their history have not resolved the controversial question of their origin, analyzed the factors of their dispersion within western Niger, or studied in depth the evolution of their role in the process of Islamization over the long term. These questions, addressed in the present work built using a methodology combining field data, colonial archives, the Tarikhs of Timbuktu, and research studies, have allowed the argument that the Sanayboro are descendants of the Za, who were highly knowledgeable about matters of Islam. Today, they are often indistinguishable from the Zarma group. Several factors, including the completion of the pilgrimage, colonization, and the expansion of Islam, are behind their settlement and dispersion from their first site, Sanay of N’Dounga. Their role in the process of Islamization in western Niger shows a zigzagging evolution characterized by a long period of prominence in maintaining the flame of Islam before yielding to the Sufi orders to which they adhere and lead zaouias from the beginning of the 21st century.

Texte intégral

pp. 23-39

Introduction

1L’empire Soŋay a connu une mosaïque de populations dont le groupe Ay ne haŋ, c’est-à-dire ceux de culture soŋay, appelés Soŋay-Zarma-Dandi. Dans ce groupe, il existe aujourd’hui plusieurs sous-groupes dont les relations historiques sont encore moins étudiées et moins connues. C’est le cas même du lien entre les Zarma et les Soŋay sur lesquels subsistent encore des zones d’ombre. Ce qui complexifie davantage la question, ce sont les multiples communautés, à l’origine, distinctes les unes des autres, mais qui ont fini par s’identifier, soit aux Zarma, soit aux Soŋay, avec le temps. C’est le cas des Sanayboro de l’Ouest nigérien qui sont totalement intégrés au groupe zarma. Leur tradition orale leur donne une origine chérifienne tandis que les historiens les classent parmi les descendants des oulémas installés par Askia Mohamed dans le cadre de l’expansion de l’islam. Les travaux de Hama (1966, 1980, 1986), Idrissa (1981), Idrissa (2013), Hamani (2010), Seybou (2008) ont abordé à des degrés différents des pans de l’histoire des Sanayboro mais la controverse sur leur origine, les facteurs de leur dispersion et l’évolution de leur rôle dans le processus d’islamisation de l’Ouest nigérien dans la longue durée demeurent des sujets de préoccupation. Le présent travail se propose donc d’analyser ces questions avec une méthodologie qui croise des données de terrain, d’archives coloniales, des tarikhs de Tombouctou et de travaux scientifiques basés sur les fouilles archéologiques et les écrits des géographes arabes. A première vue, nous penchons pour une origine soŋay des Sanayboro avec Gao Sanay comme site originel, une diversification des facteurs de leur dispersion et une évolution en dents de scie de leur rôle dans la question de l’islamisation. Pour cela, le travail est structuré en trois axes principaux comprenant l’origine des Sanayboro, l’installation et la dispersion des Sanayboro et le rôle des Sanayboro dans le processus d’islamisation de l’Ouest nigérien.

Origine des Sanayboro

2L’histoire du peuplement et des origines est un sujet à controverse du fait de l’absence ou de l’insuffisance des traces écrites et de la non ou faible exploration archéologique. Les sources à portée de main constituent les témoignages et traditions oraux des différentes communautés. Ces catégories de sources, à elles seules, demeurent insuffisantes pour aboutir à des conclusions fiables dans la mesure où l’histoire des communautés se perd dans le temps avec les oublis et leur intégration. La combinaison des sources orales avec d’autres catégories de sources s’avère plus que nécessaire pour le chercheur.

3L’histoire des Sanayboro n’échappent pas à cette controverse. Selon leurs propres traditions orales, les Sanayboro se considèrent comme des chérifs. Autrement dit, ils créent une filiation avec le prophète Mouhammad, comme c’est le cas de la plupart des communautés africaines islamisées dont les légendes sur l’origine font référence à des lieux de mémoire islamiques. Cette filiation voulue avec le prophète reste d’actualité. Sur la photo ci-dessus (fig.1), on peut lire la mention « Chérif » devant le nom de Cheikh Djibril Ndounga Sanay dans un témoignage qui lui a été décerné par une autorité chérifienne de l’Iraq.

4Figure 1:Témoignage portant la mention Chérif, accordé Cheikh Djibril N’Dounga Sanay par une autorité religieuse de l’Iraq

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5Les ancêtres encore présents dans le subconscient des Sanayboro sont Zénia et Badiré Sabibi qui seraient deux frères partis du Macina. Zénia s’installe à Gao d’où son fils Bakodo serait venu pour fonder Sanay de N’Dounga. Marou, un autre fils de Zénia succède à Bakodo. Les travaux de Idrissa (1981) et Hamani (2010) soulignent que les Sanayboro de l’Ouest nigérien sont des descendants des familles maraboutiques installées par l’empereur Askia Mohamed pour faire rayonner l’islam. Nous savons qu’en 1498, il fut de retour de pèlerinage d’où il reçut le titre de calife du Soudan. Il entreprit plusieurs actions dans le cadre de la propagation de l’islam. Cela le conduit à mener des expéditions dans le Dandi. D’après Hama (1980, p. 14), Sanay de N’Dounga fut un lieu de campement lors de ces différentes expéditions.

6Du point de vue étymologique, le concept Sanay a plusieurs sens. Pour Hama (Ibid), Sanay est le pluriel de San. A ce titre, il est composé de la racine « San » et du suffixe « ay » qui est la marque du pluriel dans la langue zarma-soŋay. « San » désigne une personne et « Sanay », plusieurs.1 Les Sanayboro seraient donc les descendants des « San ». Boubou Hama ajoute que les San constituent la « caste songhay » qui a créé la ville de Gao Sanay qui signifierait « la ville des San ».

7D’après le traducteur du Tarikh el-Fettach, « San » est un titre de noblesse qui signifie « chef, seigneur en Songaï » et qui est porté par une catégorie de personnes vivant au Soŋay. Sous le règne d’Askia Mohamed, les San étaient considérés avec beaucoup d’égards et sont autorisés à manger avec lui. Ils partagent ce privilège avec les Chérifs et les savants. A propos des San de Tombouctou, le Tarikh el-fettach indiqu’ils « habitaient… un quartier qui, pour cette raison, fut appelé Sankoreï (quartier des San) dont le nom fut donné à la mosquée célèbre qui s’y trouve encore » (Kâti, 1913, p. 306). Il ajoute qu’à l’époque de la gloire de cette ville qui « n’avait pas sa pareille parmi les villes des pays des Noirs2 », les San qui y vivaient, étaient :

« les plus vénérables adorateurs de Dieu, par leur générosité, leur force de caractère, leur discrétion, le soin qu’ils mettaient à se tenir à l’écart de ce qui ne les regardait pas et à demeurer chez eux, la façon dont ils se rendaient utiles aux musulmans et subvenaient à leurs besoins. » (Kâti, 1913, p. 313).

8Les San font partie des membres de l’intelligentsia maltraités et exilés de force par les Marocains. Le prétexte de renouvellement du serment de fidélité au Sultan du Maroc a été trouvé par le Pacha Mahmoud pour réunir, le 20 octobre 1593, les Tombouctiens dans la mosquée de Sankoré et procéder à leur arrestation, suivie de leur déportation. A cette occasion, quatorze personnes dont neuf San furent massacrées parmi lesquels, il y a « le savant, le saint, l’instruit par Dieu, le jurisconsulte Ahmed Môya, Mohammed El-Amin fils du cadi Mohammed ben Mahamoud Ben Omar Ben Mohammed Aqit… » (Kâti, 1913, p. 306).

9D’autres versions existent sur l’étymologie du mot Sanay. Sanay est le nom attribué à un arbre qu’on trouve en grand nombre dans la région de Gao3. Sanay est aussi considéré comme une déformation de Sarnah, cette cité annoncée par Al-Muhallabi qui correspond au site archéologique de Gao Sanay (Takezerma & Cissé, 2012, p.7). La cité de Sarnah est située à environ 7 km de l’ancien Gao avec laquelle elle a évolué parallèlement. C’est une cité commerciale qui abritait les commerçants arabo-berbères venus de l’Afrique du Nord. Les fouilles archéologiques opérées sur le site de Gao Sanay ou Sarnah ont mis au jour des tombes de certains Za, fondateurs de la première dynastie soŋay (Triaud, 2005, p. 12-13). Les inscriptions sur les stèles mis au jour portent la marque arabo-islamique à travers le titre malik (roi) qui précède les noms des souverains comme par exemple :

«  - n° 1: Malik….Abû Abd Allâh Muhammad b. Zâghî (ou Zâghay) (494 H/1100 AD)

-n°4 : Malik…Abû Bakr ibn Abû Quhâfa (503 H/1110 AD).

- n° 13a et 13b : Malik…Yâmâ b. K.mâ (Kûma, ou Kamâ/ Kimâ/ Gumâ/ Komâ'î) b. Zâghî 'ou Zâghay, connu comme 'Umar b. al-Khattâb (514H/1120 AD).

- n° 23 : Malik Fandâ b. ARBNY(Aru Banî ?) b. Zâghî ou Zâghay (600 H/1203 AD) ».(ibid)

10Gao Sanay était donc la ville de résidence des Za. Ces Za étaient-ils les San à qui Boubou Hama attribue la création de cette ville ? Dans ce cas, ils se sont versés dans la chose islamique avec l’avènement des dynasties des Sonni, puis des Askia. Cela pourrait être une évidence dans la mesure où l’islam a toujours été d’abord une affaire des milieux aristocratiques et la description des habitants de Gao donnée par Al-Bakri (1040-1094) le confirme (Takezerma & Cissé, 2012, p.7). Il souligne qu’« ils vénèrent des idoles » mais « ne confient leur royauté qu’aux musulmans » et les symboles du trône que reçoit le nouveau roi sont « l’anneau sigillaire, une épée et un exemplaire du Coran qui, selon eux, leur ont été remis par le Commandeurs des Croyants ».

11La version de Boubou Hama recoupée aux informations fournies sur les San par les Tarikh de Tombouctou montre que le titre « San » est porté principalement4 par deux catégories d’élites. Il s’agit de l’élite politique5 et de l’intelligentsia islamique. En cela, l’origine chérifienne des Sanayboro soutenue par la tradition orale est remise en cause dans la mesure où le Tarikh el-Fettach cite à la même enseigne les savants, les Chérifs et les San comme trois catégories distinctes de personnes qui disposaient du privilège de manger avec Askia Mohamed.

12En définitive, en partant sur la base du sens étymologique du concept Sanayboro (gens de Sanay), nous pouvons dire que Sanay ne renvoie qu’à une localité, considérée comme un lieu de mémoire. Cette localité ne peut être que le site ancien de Gao Sanay dans la mesure où nous n’avons pas connaissance d’un autre Sanay entre Gao et N’Dounga. Par ailleurs, la vocation première des Sanayboro de l’Ouest nigérien partout où ils sont, c’est leur attachement à la chose islamique aux détriments des affaires politiques et guerrières. C’est cette raison qui pourrait expliquer que bien qu’ils soient les premiers venus dans l’île de N’Dounga, le pouvoir politique ne les a pas intéressés. Cela les rapproche beaucoup plus de la description des San de Tombouctou donnée dans le Tarikh el-Fettach et citée ci-haut. L’autre fait qui mérite d’être souligné, c’est le rapprochement, du point de vue culturel, des Sanayboro avec les Zarma qu’avec les Soŋay. L’on peut penser à une influence de leur zone d’installation qu’est le Zarmatarey pourtant ce n’est pas le cas de nombre de communautés Soŋay installés dans la région de Dosso qui continuent de réclamer leur soŋayborotarey6. Tous ces éléments mis ensemble nous amènent à conclure que les Sanayboro sont donc des populations d’origine soŋay, probablement des descendants des Za, versés dans la quête du savoir islamique.

L’installation des Sanayboro dans l’Ouest nigérien.

13L’île de N’Dounga est considérée comme le premier site dans la mesure en amont de ce site aucun site définitif n’est actuellement mis au jour. L’installation à N’Dounga est aussi objet de controverses. Les écrits de Boubou Hama (1966), Idrissa (1981) et Hamani (2010), Idrissa (2013) lient l’arrivée des Sanayboro dans l’Ouest nigérien à l’œuvre d’expansion de l’islam entreprise par Askia. Par contre les sources orales de Sanay n’en font pas référence même si elles donnent Gao, Tombouctou ou Macina comme point de départ. Selon une tradition recueillie par Idrissa (2013, p. 60), le choix du site a été fait sur une base mystique avec une gourde magique. « Cette gourde a été lancée dans le fleuve depuis Gao et elle s’est accrochée à une herbe au niveau de N’Dounga. C’est ainsi que l’île fut choisie comme site d’accueil par les Saney. » Avec leur statut de premiers occupants, les Sanayboro ont fait exercer leur droit sur la terre. Ils ont laissé le pouvoir politique aux guerriers venus longtemps après leur installation (Idrissa, 2013, p. 61). Les conditions de l’installation des guerriers sont diversement appréciées dans les traditions orales. Certains pensent qu’il s’agit d’un pur hasard qui a conduit à la découverte du site des Sanayboro par les guerriers qui demandèrent à leurs hôtes l’autorisation de s’installer à leurs côtés (Idrissa, Op. cit.). Dans les traditions recueillies par l’administrateur coloniale7 la venue des guerriers a été sollicité par Marou Zénia, frère et successeur du fondateur du site, pour des questions de sécurité.

14Dans le processus d’installation des Sanayboro à l’Ouest nigérien, la primauté du site de Sanay de N’Dounga fait l’unanimité et c’est à partir de ce site qu’eurent lieu les autres vagues de départs pour fonder d’autres villages ou quartiers. Les fortes communautés sanayboro sont localisées à N’Dounga, Moli, Kouré, Koira Tégui, Zouzou Sanay, Sanay (à côté de Mokko). Ces trois dernières localités sont des villages administratifs tandis que les autres sont des quartiers. Des familles sont aussi éparpillées dans certaines localités comme Kollo, Guessalbobi, Bellandé…

15Les causes des départs à partir du premier site sont diverses. On cite le pèlerinage à la Mecque. C’est le cas du village Zouzou Saney dont les fondateurs ont quitté N’Dounga Sanay avec la volonté d’accomplir le pèlerinage. Dans le temps, le pèlerinage se faisait à pied, par étapes et prenait plusieurs années dans la mesure où les provisions du voyage s’acquièrent tout au long du trajet à travers le travail. Selon Abas Garba8, à l’arrivée des migrants, ils se sont installés dans les champs des habitants du village de Zouzou Béri qui leur accordèrent l’hospitalité. La volonté de propager l’islam est aussi une des raisons qui justifient certains déplacements. L’administration coloniale a joué également un rôle dans les déplacements des Sanayboro en réorganisant les populations de N’Dounga pour le besoin des travaux sur le fleuve. Cela donna lieu à la création de nouveaux villages qui accueillent des familles de Sanayboro comme N’Dounga Koira Tégui, Aoula koara, Moli. D’autres familles se sont dispersées du fait des exactions de l’administration coloniale. Le paiement d’impôts, les travaux forcés et le musellement des acteurs islamiques ont fait migrer nombre de Sanayboro. Sur ce dernier aspect, un alim du nom Al-Moctar dit Baba Sidi fut arrêté par l’administration coloniale sur dénonciation calomnieuse. Il rendit l’âme en prison et son fils Adamou, se voyant dans la ligne de mire des bourreaux de son père, a préféré quitter avec l’ensemble de sa famille en direction de l’est. Ils sont passés par plusieurs villages avant s’établir définitivement à Bellandé9. Mais en règle générale, les déplacements se font d’ouest en est comme l’indique la carte ci-dessous (fig.2).

16Figure 2 : Sens de déplacement des Sanayboro dans l’Ouest nigérien

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17Le village de Sanay, situé dans l’actuelle commune de Mokko, est le site le plus avancé vers l’est des communautés Sanayboro. Le choix des différents sites d’installation est guidé par les conditions naturelles favorables d’existence mais également de sécurité. Abas Garba soutient que l’installation à Zouzou Sanay a été possible grâce au soutien d’un guerrier du nom de Laoussidji qui a assuré la protection des migrants contre les razzias touarègues. L’hospitalité dont jouissaient les Sanayboro dans leurs déplacements est la preuve de leur ouverture aux autres communautés. Il s’agit d’une sorte de partenariat gagnant-gagnant. Le jeu matrimonial devient un facteur déterminant de leur intégration dans les différentes localités d’accueil. Par ailleurs, les oulémas ont besoin de la protection des guerriers tout comme ces derniers sollicitent la bénédiction des premiers pour la réussite de leurs activités et pour l’éducation islamique de leurs enfants.

Les Sanayboro dans le processus d’islamisation de l’Ouest nigérien.

18Partout où ils résident, les Sanayboro se distinguent par deux choses : leur référence à Sanay et leur attachement à l’islam. Idrissa (1981) soutient que la première phase de l’islamisation de l’Ouest nigérien fut celle réalisée par les Sanayboro dans le cadre de la politique expansionniste de l’islam entreprise par Askia Mohamed. Sanay de Dounga qui est le premier site fait partie des plus anciens centres islamiques de l’Ouest nigérien et daterait du XVI è siècle (Idrissa, 2013, p. 58). Selon la tradition orale, la prière de vendredi y est pratiquée bien avant Say. Parmi les conditions de réalisation de cette prière, il faut un alim capable de préparer et prononcer le sermon et dans le contexte du XIXe, il est très rare d’en trouver. L’autorisation de cette prière a été accordée par l’Emir de Gwandou en 1847 (Idrissa, 2013, p.62). Les oulémas de Sanay occupent la fonction d’Alkali (juge ou conseiller juridique). Depuis l’installation à N’Dounga, plusieurs Alkali se sont succédé. Les noms retenus dans la tradition locale sont : « Bohari Baaba, Salifou, Issa, Aboubacar, Yayé, Hassoumi, Moussa, Ismailou dit Diado et Amadou Tidjani, l’actuel Alkali ». Idrissa soutient que les oulémas sanayboro ont tenu des écoles à N’Dounga et à Kouré, fréquentées par leurs enfants et ceux des communautés d’accueil.

19La ferveur religieuse dans les localités des Sanayboro a été soulignée par les administrateurs coloniaux. Au niveau de N’Dounga, un rapport de l’administration coloniale10 fait cas de quarante marabouts dans le canton en 1946. Presque à la même période, un autre rapport identifie vingt marabouts pour le secteur de Mokko, tout en donnant la précision suivante : « Seul le village de Saney mérite d’être retenu comme un centre maraboutique important. Tous les chefs de case ont reçu l’ouerd et la ferveur religieuse y est très profonde. » (Cité dans Moussa, 2022, p. 141). Ces informations qui datent des années 1940 prouvent que les Sanayboro ont maintenu leur prééminence dans le champ islamique jusqu’à cette période mais l’effet de leur œuvre de propagation de l’islam paraît limité dans la mesure où le rapport laisse voir que leur voisinage était peu intéressé par la question. Leur démarche dénote une approche autocentrée et volontariste avec moins de prosélytisme. A ce propos, Idrissa (2013) écrit que « selon la tradition locale toute l’activité religieuse était, au début, concentrée sur l’île ». Il soutient que les habitants des villages environnants qui envoyaient de façon très limitée leurs enfants, avaient commencé à manifester leur intérêt pour la nouvelle religion, lorsqu’ « était intervenue la conquête marocaine qui marque un coup d’arrêt dans le processus d’islamisation ». Pour cela, « l’œuvre des Saney de N’Dounga n’avait pas eu une grande portée » surtout qu’ils ont opté pour un islam tolérant dont le crédo est qu’« il n’ y a pas de contrainte en religion ».

20Comme le pense Idrissa (2013) l’on peut considérer la conquête marocaine comme une cause lointaine à ce qui paraît comme une portée limitée de l’œuvre des oulémas Sanayboro dans le processus de l’islamisation de l’Ouest nigérien. Bien avant cette invasion marocaine, les crises internes au Soŋay qui l’ont favorisée, ont surement entamé le dynamisme du processus tel que voulu et mis en œuvre par Askia Mohamed dans la mesure où les oulémas ne bénéficiaient plus des soutiens qu’ils avaient de la part des souverains. En effet, Askia Mohamed vieillissant, initiateur du processus, a été écarté du pouvoir par son fils Askia Moussa, le 15 août 1529 (Kâti, 1913, p. 155). C’est le début d’une crise successorale, d’une guerre fratricide entre princes qui font perdre au soŋay une partie de ses valeureux guerriers. Cette instabilité politique interne ne pouvait pas permettre de soutenir le processus d’expansion de l’islam.

21Il faut tout même nuancer l’appréciation d’Idrissa (2013) qui pense que l’invasion a entrainé un « coup d’arrêt au processus d’islamisation » de l’Ouest nigérien par les Sanayboro. L’intervention marocaine au Soŋay a certes eu un impact sérieux sur l’islam dans la mesure où l’intelligentsia musulmane, notamment celle de Tombouctou, fut la principale victime des massacres et des déportations. Évoquant les conséquences de cette invasion sur Tombouctou dont il comparait la situation antérieure à la ville d’El-Basra du fait de sa beauté, de sa splendeur et du caractère florissant de la religion et des affaires temporelles, Kâti écrit :

« Tombouctou devint comme un corps sans âme. Sa vie fut bouleversée, ses conditions d’existence devinrent tout autres et ses mœurs se modifièrent…On vendit les choses de la religion contre les biens de ce bas monde et l’on troqua l’erreur contre la foi. Les règles de la justice furent supprimées, la tradition devient lettre morte, les doctrines nouvelles se firent jour et il ne reste plus à cette époque personne dans la ville qui observât la loi, ni qui marchât dans le sentier de la crainte de Dieu » (Kâti,1913, p. 308-312).

22Il convient tout de même de souligner que l’impact négatif, du moins concernant les assassinats et les déportations, de l’invasion marocaine n’a pas duré plus d’une vingtaine d’années. Les choses se sont normalisées avec la fin de la révolte contre les occupants. A propos, Kâti écrit :

« Plus tard, Dieu répara les ravages qu’avaient subis Tombouctou de la part [du Pacha Mahmoud]. Le nombre de ses écoliers et de ses lettrés s’accrut [de tous ceux qui arrivèrent du pays s’étendant] depuis Koukya jusqu’à Dienné, sa communauté se rassembla de nouveau et sa prospérité fut complètement restaurée et redevient florissante. » (Kâti, 1913, p. 316)

23La situation décrite ci-haut coïncide avec le retour d’Ahmed Baba que l’auteur situe au 23 février 1608 ; sa déportation date de 1593. De ce fait, nous pensons que l’invasion marocaine ne pourrait avoir qu’un impact très limité sur l’Ouest nigérien du point de vue du processus d’islamisation. La cause véritable pourrait être l’affaiblissement du pouvoir d’Askia Mohamed vieillissant, l’initiateur du processus et surtout l’instabilité politique qui a suivi la fin de son règne.

24Pour revenir aux oulémas Sanayboro, le constat est qu’ils ont maintenu la flamme de l’islam au sein de leur localité. Mais, ils n’ont pas su préserver leur prééminence dans le champ islamique dans l’Ouest nigérien avec l’avènement des ordres soufis. Ils l’ont perdue à leur profit, en l’occurrence la tijaniyya dominée à l’Ouest par les tendances de Fandou Bali-Bali et Kiota. Ils n’étaient pas peut-être en contact avec les ordres soufis de l’extérieur où s’acquiert à l’époque le titre de Cheikh et l’autorisation d’animer une zaouia. Dans l’environnement de l’Ouest nigérien, le statut de cheikh est supérieur à celui d’alfa (marabout). Les oulémas sanayboro se sont tardivement accommodés avec ce mode d’organisation islamique dans une région où les oulémas qui ont acquis une grande notoriété ont le titre de cheikh et le plus souvent doublé de celui de wali (saint).

25Il y a lieu de souligner qu’une évolution est en train de s’opérer depuis le début du XXIe siècle au niveau de l’Ouest nigérien. On dénombre dans les rangs des Sanayboro plusieurs cheikhs de la tariqua tidjaniyya qui animent des zaouia. Cheikh Abdoul Hayyou Sanay est le plus connu. Il anime une zaouia à Niamey au quartier Bassora. Il effectue également des prêches sur les médias publics et privés de la capitale. Il organise chaque année la commémoration de la naissance du Prophète appelée mouloud. Les autres Cheikhs notamment Djibril N’Dounga Sanay, Cheikh Tahirou Garba Zouzou Sanay, Cheikh Abdoulaye Adamou de Guessalbodi animent tous des zaouia et organisent aussi le mouloud. Ils sont repartis entre les deux principales tendances de la tariqua tijaniyya : Kiota et de Fandou Bali Bali.

Conclusion

26L’analyse de la controverse sur l’origine des Sanayboro laisse croire qu’ils sont des descendants des Za, versés dans la quête du savoir islamique. Leur dispersion dans l’Ouest nigérien où ils occupent des villages ou des quartiers, est liée à des facteurs au nombre desquels figurent l’accomplissement du pèlerinage à la Mecque, la colonisation, la volonté de propagation de l’islam. Sur cet aspect, ils ont maintenu leur prééminence dans le maintien de la flamme de l’islam dans leur localité jusqu’à l’avènement des ordres soufis. Mais l’impact de leur œuvre de propagation de l’islam demeure limité à causes des crises politiques du XVIe siècle. Il faut attendre le début du XXIe siècle pour voir les Sanayboro assurer un certain leadership dans le champ islamique au sein de l’Ouest nigérien avec leur adhésion à la tariqua tijaniyya dans lequel ils comptent dans leur rang plusieurs cheikhs qui animent des zaouias. Des questions qui permettent d’éclaircir davantage la question de l’origine des Sanayboro subsistent tout de même sur les concepts San et Sanay en rapport avec les tarikhs de Tombouctou. Pourquoi, les tarikhs restent muets par rapport à Sanay comme lieu de résidence des Za ? Pourquoi, ils ne parlent de « San » que sous le règne des Askia ?

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Notes

1 Il s’agit d’une approche linguistique car le suffixe « ay » est la marque du pluriel en langue zarma-soŋay.

2 Pour monter le changement intervenu avec l’invasion marocaine, l’auteur se base les particularités qu’avaient la ville de Tombouctou en soulignant « la solidité de ses institutions, les libertés politiques, la pureté des mœurs, la sécurité des personnes et des biens, la clémence envers les pauvres et les étrangers, la courtoisie à l’égard des étudiants et des hommes de science et l’assistance prêtée à ces derniers ».

3 Informations fournies par Dr Raouf Maiga du Mali, contacté par Whatsapp en octobre 20225. Abas Garba de Zouzou Sanay (Niger) confirme l’existence de cet arbre dans son village à un moment donné.

4 San est aussi un nom propre (San, fils d’Askia Daoud).

5 D’autres sources disent que San, Sonni, chî, expriment la réalité ; donc c’est un titre de la dynastie des Sonni et signifie libérateur.

6 Leur appartenance à la culture soŋay

7 ANN 1E17-83 Cercle de Niamey, Rapport de tournée effectuées de 1934 à 1946 dans le canton de N’Dounga

8 Abas Garba, contacté par Whatsapp, le 27 octobre 2025.

9 Gambi Yacouba, N’Dounga Koira Tégui, 24 juillet 2025.

10 ANN 1E17-83 Cercle de Niamey, Rapport de tournée effectuées de 1934 à 1946 dans le canton de N’Dounga.

Pour citer ce document

MOUSSA Oumarou, «Les Sanayboro : origine, dispersion et rôle dans le processus d’islamisation de l’Ouest nigérien», Mu Kara Sani [En ligne], Dossier, N°42-Dec 2025, N°42-Spécial, mis � jour le : 19/02/2026, URL : https://www.mukarasani.com:443/mukarasani/index.php?id=990.

Quelques mots à propos de :  MOUSSA Oumarou

Université Djibo Hamani de Tahoua/Niger

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