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N°42-Spécial
Pactes sociaux et régulation des relations intergroupes dans l’espace soηay-zarma-dandi
Résumé
Notre étude porte sur les pactes sociaux et leur rôle dans la régulation des relations intergroupes dans l’espace Soηay-Zarma-Dandi. Ces pactes relient des groupes appartenant à la communauté soηayphone (soηay, zarma, dandi) et des groupes appartenant à d’autres communautés linguistiques notamment les Peuls et les Touaregs. Les pactes englobent les alliances matrimoniales, des accords entre ancêtres, les cousinages à plaisanterie, le partage des responsabilités… Ce sont des aspects importants des relations intercommunautaires. Le thème est insuffisamment étudié par les études historiques. Il s’agit dans notre étude d’identifier les types de pactes sociaux et déterminer leur impact sur les relations entre les groupes. Le travail se nourrie de données provenant des travaux antérieurs, de sources d’archives et d’informations recueillies sur le terrain. Il révèle qu’une diversité de pactes sociaux unit les groupes humains de l’espace sonay-zarma-Dandi et qu’ils découlent de situations diverses et qu’ils constituent de facteurs de régulation de tensions sociales.
Abstract
Our study focues on social pacts and their role inregulating intergroup relations in the Sonay-Zarma-Dandi area. Thes pacts connect group belonging to the Sonay-speaking community (Sonay, Zarma, Dandi) with groups from other linguistic communities, particulary the fulani and the tuaregs. The pacts include marital alliances, agreements between ancestors joking cousinships, sharing of responsabilities. These are important aspects of intercommunity relations. The topic has been insufficently sutdied in historical research. Our study aims to identify the types of social pacts and determine their impcat on relation between groups. The work draws on data from previous studies archival sources and informations collected in the field. It reveals that a diversity of socila pacts unites humain groups in the Sonay-Zarma-dandi area, the the rise from various situations, and the that they act as factors in regulating social tension.
Table des matières
Texte intégral
pp. 257-273
Introduction
1Notre étude est consacrée aux pactes sociaux dans l’espace soηay-zarma-dandi et leur impact sur les relations entre les groupes humains. On entend ici par pacte social, un accord, une entente ou une alliance entre deux patriarches, deux familles ou de groupes de familles pour gérer un bien ou un espace donné. Ces pactes ont revêtu des formes diverses allant des cousinages à plaisanteries, des alliances matrimoniales aux partage de responsabilités et structurent les relations entre descendants des patriarches. Les groupes peuvent appartenir à la même communauté linguistique ou non.
2Les pactes découlent souvent d’une assistance, de la cohabitation sur un même espace ou de migration ou d’une guerre. Les alliances matrimoniales constituent un pacte fréquent dans les sociétés de l’espace Zoηay-Zarma-Dandi. Le pacte social ou Alkawali da Amana a dans les sociétés concernée de parole donnée. Le amana est sacré d’où la force des liens qu’il crée. Le pacte participe à la régulation des relations sociales. Fondée sur la réciprocité, les parties impliquées considèrent le pacte comme des obligations à remplir.
3Les pactes peuvent lier des groupes appartenant à une même communauté linguistique ou des groupes divers. Ils sont renforcés souvent par des échanges matrimoniaux et se traduisent dans bien de cas par des cousinages à plaisanterie entre les descendants des contractants.
4L’espace concerné regroupe le Soηay nigérien (Gorouol, Tera, Kourmey, Dargol, Sicia, Anzourou, Tillaberi), le Zarmaganda, le Zarmatarey et le Dendi. Sur cet espace défini, cohabitent depuis des siècles, des populations de langue soηay, des Touaregs, des Gourmantché, des Hausa et des Peuls. Une diversité de situations a lié ces groupes. Il y a eu des conflits qui ont les opposés mais il a existé aussi des pactes qui ont favorisé une meilleure gestion des relations intergroupes.
5Il existe des études académiques qui ont évoqué des pactes liant des groupes de l’espace objet d’étude. F. Mounkaila 1988 fournit des informations le pacte entre Golé et Kallé. JP. Rothiot (1984) et B. Gado (1980) fournissent des informations sur les relations entre les Sabiri et les descendants de Boukar. A. Hassimi (2014, 2021) donne des indications intéressantes sur les contrats matrimoniaux et le partage des responsabilités. Ces travaux apportent également des informations importantes sur les relations entre descendants des groupes étudiés.
6Mais il existe des pans du passé des populations à reconstituer. La question peut ainsi mobiliser de nouvelles réflexions. Il n’existe pas une étude d’ensemble sur les pactes sociaux dans l’espace soηay-zarma-dandi et leur impact sur les relations intergroupes. Le présent travail cherche à combler le vide et vise à identifier les différents pactes sociaux, leurs manifestions et expressions et leur rôle dans la régulation des relations entre les descendants des ancêtres contractants.
Comment les pactes sociaux participent-ils à la régulation des relations entre les groupes humains ?
7C’est à cette question essentielle que tente de répondre l’étude. Pour l’élaborer, nous avons combiné des données provenant de travaux antérieurs, d’ouvrages-sources, de sources d’archives, de sources sur Internet et de sources orales. Elle se déploie sur trois axes. Le premier axe détermine les origines sociohistoriques des pactes sociaux. Le second axe analyse leurs manifestations et leur expression. Le troisième axe étudie l’impact des pactes sur les relations intergroupes.
Les origines sociohistoriques des pactes sociaux
8Les pactes unissant les groupes sociaux qui vivent dans l’espace Sonay-Zarma-Dendi découlent de diverses situations mythiques, légendaires ou historiques et sont contractés lors de rencontres entre groupes migrants ou lors d’une vie commune dans un espace donné. Ils découlent ainsi de contextes de vie comme les relations matrimoniales, des alliances militaires ou d’une assistance.
Pactes découlant d’un acte magnanime (assistance et reconnaissance)
9Les migrations et les contacts humains qui en découlent sont des contextes sociohistoriques où remontent des liens entre certains groupes humains. Les premiers occupants de l’espace Sonay-zarma-dandi sont les Gourmantchés, les Mossi et les Gourounsi dont la plupart ont progressivement quitté la région. Sont venus s’y installer par la suite, à intervalles réguliers et à la suite de mouvements de migratoires ayant dessiné des trajectoires multiples, de groupes divers. Il s’agit de populations de langue soηay, de Kel Tamachek, de Peuls, de groupes hausa…Au fil du temps, l’espace a ainsi accueilli une diversité de populations. Les contacts humains ont favorisé des pratiques socio-culturelles. Parmi elles, des d’actes d’assistance et de reconnaissance du groupe qui en a bénéficié. L’acte de magnanimité exprimée l’égard d’un compagnon ou d’une personne en détresse finit par créer une alliance entre les familles ou les groupes d’appartenance de ces personnes.
10Le cas de l’assistance à une personne en difficulté et qui est à la base d’une alliance est illustré par celle apportée par l’ancêtre des Kallé à celui des Golé. En effet, les traditions1 rapportées par F. Mounkaila (1988, p.30) avancent « que l’ancêtre des Gôlé s’était laissé secourir par son compagnon Kallé qui avait mieux résisté aux privations qu’ils subirent tous deux. Le Kallé sauve le Golé d’une mort certaine, en lui servant un morceau de chair rôtie, taillée dans sa propre cuisse ». Ce sang versé par le Kallé pour sauver le Golé se traduit par un pacte fort puisque les deux ancêtres jurent de ne jamais se trahir. Tout contact sexuel donc tout mariage est interdit entre leurs descendants, une forme de totémisme mutuel s’établit ainsi (B. Hama, 1967). Il importe de relever que le cousinage entre Kallé et Golé est encore parmi les plus actifs.
11C’est aussi la reconnaissance de l’accueil réservé aux Gabda par les Lafar qui explique les cousinages à plaisanterie entre les deux groupes. Les Lafar sont parmi les premières populations du Zarmaganda et présents dans le Dakala (Est du Zarmaganda actuel) longtemps avant l’arrivée des Zarma conduits par Mali Bero et n’ont pas de traditions migratoires. Ce sont eux qui accueillent les Gabda lors de leur arrivée au XIIe siècle.
12Les contextes peuvent aboutir « à des pactes de sang versé par l’une des parties pour soutenir, défendre ou même sauver l’autre » (M. Djibo, (2022, p.). Le même auteur (2022) ajoute que « ce souvenir ou cette reconnaissance d’une magnanimité au regard de certains actes posés (sauvetage, générosité, assistance, pardon face à un acte commis, etc.) marquent ainsi de manière indélébile les relations dans une société où l’ingratitude était proscrite. »
13Dans les traditions, l’accueil d’un étranger est considéré comme un acte magnanime de grande importance. Quand il arrive, il est intègre dans un mécanisme de parenté à travers un dispositif de correspondances propre à la société. Cet espace de relations inclue la parenté, reste ouvert et se renforce quand il est soutenu par un pacte matrimonial ou de lait.
Pactes matrimoniaux et pactes de lait
14Dans l’espace sahélo-soudanais, les études mettent en lumière le fait qu’« au cours des mouvements de migrations et au hasard des rencontres… des groupes souvent d’origines diverses se lient par des mariages » (A. Hassimi, 2020, p.250). Ainsi, M. Djibo (2022) nous signale le pacte scellé à partir de relations matrimoniales ou d’adoption notamment la situation de l’Askia Mohamed, fils de Kasseye et allaité du lait de la servante du Borgou. Ce don de lait se traduit par des relations plaisantes entre les Sonay-Zarma et les Barngantché et le terme basé (cousin) est couramment utilisé par les uns pour s’adresser aux autres.
15C’est aussi le don de lait un jeune Sabiri à Dosso par une vieille peule qui explique la force des relations entre Peul Gnibangankobe originaires de Djimballa-Macina mais venant du Gobir et Zarma Sabiri. En effet, lors vers 1750, les deux groupes se rencontrent à Dosso. B. Hama (1969, p.132) nous informe que:
« les Sabiri marièrent une de leurs filles à un Peul et les Peul, à leur tour, leur donnèrent une de leurs filles. Il s’établit ainsi, une parenté d’alliance entre les Sabiri et les Gnibangankobé. Autour d’un puits, Peul et Zarma Sabiri, jurèrent de ne plus jamais se tromper les uns les autres et de se porter assistance en toute circonstance. Ils matérialisèrent cette alliance en réservant le côté sud du puits aux Peul et le côté nord aux Sabiri ».
16J. Robin (1930) ajoute que pendant les guerres, les deux groupes évitent de tirer l’un sur l’autre. L’un des premiers signes qui leur permettaient de se reconnaitre est la scarification. Le sous-groupe Sabiri a des scarifications appelées Kar-Kara qu’ils portent sur les deux joues.
17Les relations entre Soηey et Gourmantché remontent aux dynamiques de peuplement. Les Gourmantché sont les premiers occupants des deux rives du fleuve. Ils sont encore présents dans le pays en tant que « « synthèse entre Soηey et gulmance. C’est le cas des populations Kara de la Sirba et du Folko qui sont regroupés dans les villages de Garbey-Kuru, Ture, Talle, de Darcendé et Kulikoyre » (Y. Djingareye, 2001, p. 20).
18Les informations que nous avons recueillies auprès d’Oumarou Albagné2 précisent qu’à l’arrivée des Soηey, les Gourmantché les ont bien accueillis et des alliances matrimoniales ont renforcé les relations entre les deux groupes. En effet, Tafarma le fondateur de Dargol a pris femme dans la population gourmantché.
Le mariage constitue l’un des pactes sociaux les plus courants. Conséquemment, quand deux personnes se marient, les familles deviennent alliées.
19Les pactes sociaux se manifestent une diversité de relation entre les descendants des ancêtres qui ont contractées.
Manifestations et expressions des pactes sociaux
20Les pactes sociaux se traduisent, par entre autres, le cousinage à plaisanterie, l’extension de la parenté et une jouissance des relations par les descendants des contractants. Ces mécanismes se déploient dans les relations entre individus, les espaces familiaux et les relations intergroupes.
Le cousinage à plaisanterie
21L’un des pactes sociaux qui nous intéressent dans cette étude est le cousinage à plaisanterie. Appelé aussi relations plaisantes, relations à plaisanterie ou encore parenté à plaisanterie, la pratique est courante dans l’espace objet de notre étude. Il réunit des familles, des sous-groupes d’une même communauté, des communautés linguistiques, des groupes socioprofessionnels et des villages.
22Plusieurs groupes appartenant à la communauté ethnolinguistiques sonay-zarma entretiennent ces relations. Certains des cousinages sont connus car mis à jour par des études précédentes. C’est le cas entre Songhay et Zarma, Golé et Kallé, Sonay et Waazi, D’autres sont moins connus les cousinages, entre Lafar et Gabda.
23Tableau 1 Cousinages à plaisanterie entre groupes de la communauté Sonay-Zarma-Dandi et assimilés
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Groupes humains |
Cousins à plaisanterie |
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Lafar |
Gabda |
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Soηay |
Zarma |
|
Waazi |
Soηay |
|
Golé |
Kallé |
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Famey |
Lauré |
|
Dendi |
Zarma |
nos enquêtes
Au stade actuel de nos recherches, nous n’avons pas pu, pour certains cas, identifier clairement les origines des cousinages entre les groupes sociaux.
24On note également l’existence de cousinage à plaisanterie entre des villages habités par des groupes appartenant à la communauté ethnolinguistique sonay-zarma. C’est le cas entre Dareki et Tibbo, sur le plateau du Zigui. Il s’agit de deux villages habités par des populations de langue zarma qui se sont liés d’alliances au XIXe siècle pour faire face aux difficultés alimentaires. Selon Djibo Boureima3 « les habitants des deux villages s’étaient entendus pour que, à tour de rôle chaque du village prépare la pâte puis la sauce qu’ils devaient manger. Les habitants de Dareki préparaient la sauce en premier lieu et ceux de Tibbo la pâte. Mais quand les premiers finissent de consommer les céréales de Tibbo, ils refusent de se soumettre au pacte. C’est cette situation qui a fini par créer des cousinages à plaisanterie entre les deux villages.
25Tableau 2 Les villages entretenant des relations plaisantes
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Villages |
Villages |
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Kayan |
Mokko |
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Kafi |
Banguey |
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Kafi |
Farandey |
|
Dareki |
Tibbo |
|
Dargol |
Karta |
nos enquêtes
26Les Sonay-zarma entretiennent des cousinages à plaisanterie avec les membres d’autres communautés. Ainsi, ils sont cousins des Touaregs, des Gourmantché
27Entre Songhay et Sillanké. Nous avons recueillies plusieurs versions sur ces relations. Pour « ce sont les Sillanke qui dressaient les chevaux des Songhay. Quand un cheval est difficile à traiter, on le confie à un Sillanke qui arrive à le rendre docile. C’est cela qui a fini par créer des relations entre les deux groupes humains 4». Encore plus, Y. Djingareye (2001) note qu’à l’arrivée des Mamar Hamey, les Sillanké envoient une délégation auprès d’eux pour leur souhaiter la bienvenue dans la région et ensuite demander leur collaboration.
28Certes, il y a eu des conflits qui ont opposé les Sillanké (ou sillubé) aux Soηay. En effet, les premiers exerçaient une forte pression sur les seconds à travers des raids. Les sillanké ont même tendu un guet-apens à Koyzedara au cours duquel plusieurs princes sont tués. Les Soηay s’allient aux Touareg installés à Tagnasitan. Ils vainquent les Sillanké à plusieurs reprises les obligeant à un retrait de leur zone d’occupation vers 1826 (Y. Djingareye, 2001). Mais force est de constater que les traditions retiennent les relations pacifiques pour expliquer l’origine du cousinage à plaisanterie entre les communautés.
29Dans le Siciya sud, notamment à Boubou, au début du XVIe siècle, des Zarma Gollé du Zarmaganda viennent pour des raisons économiques ou politiques en face de l’île sous la conduite de Albéri (ou Alou Beri). Ils invitent les Soηey, descendants de Youssoufou et Awa, à quitter l’île et à venir sur la rive gauche à leurs côtés avec la promesse ferme de faire un front commun pour s’opposer à tout agresseur éventuel. C’est ainsi qu’un village à deux quartiers se constitue et prend le nom de Boubou5. Cette entente est renforcée par des alliances matrimoniales. Les Soηancé reconnaissent aux Zarma la direction du village. Malgré les brassages Boubou reste encore aujourd’hui aux mains des Zarma, les Sonancé ne contestant pas une situation qui découle de l’entente de leurs ancêtres6. Cette entraîne une « cohabitation heureuse et fraternelle des Soηey-borey et des Zarma de Boubon » (M. Djibo, 2015, p.63). Le même auteur (p.63) souligne plus encore que, de plus en plus, les Zarma s’installent chez les Soηey-borey, ils sont intégrés à la vie des villages en toute autonomie.
30Tableau 3 Cousinages entre communautés de l’espace soηay-zarma-dandi
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Noms de groupes |
Cousins plaisants |
|
Zarma-Soηay |
Gourmantché |
|
Zarma-Soηay |
Touareg |
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Zarma Sabiri |
Peul Gnibangankobe |
|
Soηay |
Sillanké |
|
Foutanké |
Kourfayawa |
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Tchanga |
Sonay-Zarma |
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Goubawa |
Kourfayawa |
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Arawa/mawri |
Peul |
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Dareyboro |
Mawri |
nos enquêtes
31Les relations entre les groupes susmentionnés constituent une « confirmation plaisante de la différence par l’expression de stéréotypes et reconnaissance d’un trait d’union et lien de sympathie.7» Elles s’expriment quotidiennement et participent à façonner la culture de la région. L’impact des relations plaisantes sur la vie des populations est renforcé par une autre pratique, le partage des responsabilités.
Le partage de responsabilités
Le partage de responsabilité peut se définir comme
« une sorte de partage des pouvoirs, une définition du rôle que chaque groupe est appelé à jouer dans la vie sociale et politique qui se met en place. Il s’agit souvent d’un contrat fondateur car d’un commun accord, les groupes s’entendent pour définir des normes qui, au moins pour un temps, vont régir les relations entre eux » (A. Hassimi, 2021, p. 59).
32Les Tchanga constituent un des groupes hausaphones qui occupent le même espace que les Soηay dans le Dandi. Ils perdent un peu partout le pouvoir politique au profit des Soηay Mamar Hamey. Ils gardent cependant le contrôle des terres. C’est le cas à Gaya, Bengou, Garou… Ils sont considérés comme les Gandeyzé c’est-à-dire les « fils de la terre ». C’est l’équivalant de l’expression hausa yan kassa servant à désigner les premiers occupants. Cela leur confère la chefferie de la terre.
33Lors de leur rencontre à Dosso, les Sabiri et les Peul Gninbangankobé se partagent également les terres autour du puits qui vient d’être découvert. Ils venaient de l’Ouest sous la conduite d’un certain Fodé Bomberi. Leur migration les conduit sur une des vallées affluentes du Dallol Bosso où ils rencontrent les Peul Gninbangankobé. Ces derniers sont des Peuls Bari du Macina. Ils sont originaires de Gimballa (Macina)…Partis du Macina, ils s’installèrent dans le Gobir à l’époque de Bawa Jangorzo. Un jour, l’un d’eux tuèrent le taureau noir de Bawa Jangorzo. A la suite de cet événement, ils s’enfuirent du Gobir. Ils vinrent à Dosso où les Zarma Sabiri étaient les maîtres. Ceux-ci les accueillirent. Et ils s’installèrent auprès d’eux (B.H. Beidi, 2003, p.183). Les deux groupes procèdent au partage de l’espace situé autour du puits découvert. Les Sabiri s’attribuent la partie sud et réservent la partie nord aux Peuls. Pour davantage renforcer leur relation, les Peul donnent une de leurs filles en mariage aux Zarma et ces derniers en font autant (B. Hama, 1969, p.132).
34Ce partage des terres, appuyé par des contrats matrimoniaux, favorise l’établissement entre les groupes de cousinages à plaisanterie. Jusqu’à leur départ de Dosso et leur installation dans le Dallol Bosso, « ils vécurent unis » (B.H. Beidi, 2003, p.185).
35L’un des cas les plus illustratifs est fourni par la rencontre entre les Sabiri et les descendants de Boukar Tagourou à Dosso. Une «alliance entre les Zarma et les Sabiri, entre les guerriers et les chefs de la terre (Labukoy) se concrétise par le mariage de Daoura et de Gani, et la naissance de Guiribani, futur Zarmakoy» (Rothiot, 1984, p.44).
36Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les descendants de Boukar à travers des lignages constitués (Sirimbey, Mandjékwara, Oudounkoukou, Kwarategui, Tombokoiré Kayan et Mokko) fournissent le Zarmakoy selon un système de rotation (J.P. Rothiot, 1984, p.55-58). Mais, « le Sandi, chef des Sabiri a un rôle politique prépondérant, aucun Zarmakoy ne peut être nommé sans son accord, c’est le premier dignitaire de la cour, le seul qui ait le droit de s’asseoir sur une natte en présence du Zarmakoy » (J. Périé et M. Sellier, 1950, p.1026).
37L’importance du rôle du Sandi à la cour du Zarmakoy est aussi mise en exergue par J.P. Rothiot (1984). Il souligne que c’est le Sandi qui « ceint le nouveau Zarmakoy d’un turban après sa désignation par les seuls Zarma, descendants de Boukar». Mieux encore, J. Robin (1947, 69-71) explique que « quand le Zermakoy mourait, le Sendi rassemblait un collège de vieillards dont le rôle était de définir avec précision les légitimes prétendants à la chefferie… le Sendi, représentant des Sabiri fondateurs de Dosso est d’ailleurs un dignitaire d’une catégorie spéciale… On lui doit une certaine déférence». Ainsi, on relève que les descendants de Boukar Banda détiennent pouvoir politique mais il est reconnu aux Sabiri le statut de premiers occupants donc détenteurs de la chefferie de la terre et sont intégrés au système politique par l’intermédiaire du Sandi. Les pactes participent activement à la structuration des relations de la descendance.
La structuration des relations de la descendance
38Les pactes sociaux constituent des facteurs d’extension de la parenté et de régulation de tension sociales. Ils participent à assurer la cohésion sociale et offre un cadre de résolution des conflits.
Des facteurs de cohésion sociale et de régulation des relations
Les pactes sociaux favorisent la cohésion sociale. Les populations rendent cela par Gorka Sinay Alhaku qui traduit les devoirs que les voisins doivent obligatoirement observés les uns à l’égard des autres.
Les pactes sociaux participent à la régulation des relations intergroupes car le plus souvent les deux parties respectent les engagements mutuels.
Selon M. Djibo (2022, p.) la relation plaisante :
« intervient à tous les moments de la vie, dans toutes les activités sociales pour mettre en rapport deux individus ou des hommes en communauté, que ce soit à l’occasion d’une cérémonie, dans les relations commerciales, dans les demandes et célébrations des mariages, dans les compétitions (lutte traditionnelle, concours de beauté, concurrence chez une fille), etc. »
39Ainsi, le cousinage à plaisanterie « cultive l’acceptation de l’autre et de sa culture, la patience, la maîtrise de soi, le brassage des cultures. La pratique du phénomène est une source de paix» (A. Sissao, 2002, p.112). Encore plus, « en cas d’accidents malheureux, et qu’il se trouve que les protagonistes sont des alliés à plaisanterie, une entente à l’amiable peut être envisagée pour ne pas porter l’affaire devant les juridictions modernes » (A. Sissao, 2017, p. 68). Cette pratique est d’autant pacificatrice des relations qu’elle « transcende les frontières de la parenté, celles des âges, du village, de la contrée, des catégories socioprofessionnelles (…) et des nouvelles hiérarchies sociales qui s’élaborent … » (N’Diaye, 2012, P.103).
L’extension de la parenté et brassages culturels
40L’intermariage fonctionne comme un moyen d’extension de la parenté. Les alliances matrimoniales sont une pratique courante des groupes. Elles participent à la gestion des relations entre groupes et constitue un facteur important d’intégration sociale (A. Hassimi, 2014). L’intermariage agit comme vecteur d’atténuation des hostilités et fournit des moyens de réconciliation (Raoul et L. Makarius cité par O. Tandina, 1994)
41On peut affirmer que « par le mariage donc, les familles devenaient des alliées, voire que le mariage réconciliait les familles autrefois ennemies8». R. Ali renforce cette assertion en soulignant que :
42« les liens de sang qui résultent de ces alliances constituent un ciment entre la famille impériale et les suzerains locaux ou entre les familles royales. Les enfants issus de ces mariages pourraient devenir des relais efficaces du pouvoir central et constituer d’excellents médiateurs en cas de conflits. Les nombreux cas de relations matrimoniales …ont donc essentiellement deux types de motivation. Le premier est essentiellement stratégique puisqu’il consiste à la recherche de la suprématie, l’autre a une dimension pacificatrice dans la mesure où il vise à assainir les relations horizontales au sommet » (R. ALI, 2015, p. 223).
43Avec les alliances matrimoniales, surtout quand elles lient des groupes appartenant à des communautés ethnolinguistiques différentes, les anciennes identités se déconstruisent et de nouvelles font leur apparition. Les particularismes se diluent ainsi et cela renforce la cohésion et facilite l’intégration sociale. En conséquence, le pacte social agit pour les descendants comme « un système d’unité et de solidarité fondé sur un faisceau de relations … » (A Issa Daouda., 2012, p.219).
44En somme, les pactes sociaux favorisent le vivre-ensemble connu sous le nom de Gorka siney Alhaku. Cette expression rend compte de l’importance du respect des devoirs à accomplir à l’égard des voisins.
Conclusion
45Certains pactes sociaux ou Alkawali da amana remontent dans l’espace Soηay-Zarma-Dandi aux migrations de peuplement. D’autres sont apparus avec les nécessités de trouver des mécanismes pour assurer un meilleur vivre-ensemble pour les groupes vivant sur un même espace. Dans ces contextes de vie, l’assistance et la reconnaissance d’un acte de magnanimité se traduisent par des engagements mutuels.
46Les cousinages à plaisanterie, les alliances matrimoniales et le partage des responsabilités sont autant de pactes sociaux contractés par les ancêtres de groupes migrants ou occupant un espace donné. Ce sont des pratiques courantes dans l’espace Soney-Zarma-Dendi et mettent en relation des groupes appartenant à la même communauté et des groupes d’origines diverses.
47Les pactes sociaux constituent des vecteurs favorisant le vivre ensemble, le maintien des relations pacifiques et ainsi que la paix. Ils participent à façonner la culture d’une région donnée. Les études sur les pactes ont à poursuivre dans d’autres régions pour mieux faire connaître les pratiques intégratives de nos sociétés.
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PERIE Jean et SELLIER Michel, « Histoire des populations du cercle de Dosso » in BIFAN, t. XII, 1950, p1015-1074.
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ROTHIOT Jean Paul., Zarmakoy Aouta. Les débuts de la domination coloniale dans le cercle de Dosso 1898-1913, thèse de doctorat de 3e cycle, Université de Paris VII, 1984, 569 pages.
SISSAO Alain, Alliances et parentés à plaisanterie au Burkina Faso, Ouagadougou, 2002, 186 pages.
Notes
1 Une autre version de la tradition dit que le Kallé a offert un pagne au Golé pour le projet de la nudité et lui permet de paraître en public. Dans les deux cas, il s’agit d’une assistance que le Kallé apporte au Golé. Il convient de souligner que la référence à un morceau de viande coupé de la cuisse pour sauver un compagnon traduit tout simplement la force des liens qui les unissent.
2 Informations du 28 août 2025 à Niamey
3 Entretien du 20 mars 2024 à Niamey
4 Informations recueillies auprès confirmées par
5 ANN 15-1-10 Lt Kimpe, Le village de Bubon, se, 8 pages dactylographiées.
6 ANN 15-1-10 Lt Kimpe, Le village de Bubon, se, 8 pages dactylographiées.
7 ETIENNE SMITH Les cousinages de plaisanterie en Afrique de l’Ouest, entre particularismes et universalismes
8 Gaspard Musabyimana « Héritage africain négligé» en matière de gestion des conflits »http://www.echosdafrique.com; mis en ligne le 10 août 2019, consulté le 16 août 202
Pour citer ce document
Quelques mots à propos de : Alassane HASSIMI
Université Abdou Moumouni
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