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N°42-Dec 2025
Disparités régionales des violences émotionnelles conjugales et étude de leurs déterminants chez les femmes en union en âge de procréer au Bénin
Résumé
La violence émotionnelle conjugale représente une forme insidieuse de maltraitance aux conséquences psychologiques profondes, souvent sous-déclarée et peu étudiée au Bénin. Cette recherche s’appuie sur les données de l’Enquête Démographique et de Santé du Bénin (EDS 2017–2018) et analyse les facteurs sociodémographiques associés à l’exposition à cette forme de violence chez 4 185 femmes en union âgées de 15 à 49 ans. Les résultats révèlent une prévalence nationale de 36,6 %, avec une vulnérabilité accrue chez les femmes âgées de 25 à 49 ans, notamment celles de 30–34 ans. Le niveau d’instruction apparaît comme un facteur protecteur, les femmes ayant atteint le secondaire ou plus étant moins exposées. En revanche, l’absence d’activité professionnelle, le milieu rural, la taille élevée du ménage et l’appartenance à une religion endogène sont associés à une probabilité plus forte de subir des violences émotionnelles. Des disparités territoriales marquées sont observées : le département du Plateau présente un risque significativement plus élevé, tandis que le Couffo affiche une prévalence plus faible. Ces résultats soulignent le caractère multidimensionnel du phénomène et appellent à des interventions ciblées, fondées sur l’éducation, l’autonomisation économique des femmes et une approche territorialisée de la prévention des violences basées sur le genre.
Abstract
Emotional intimate partner violence constitutes an insidious form of abuse with profound psychological consequences; it is frequently underreported and remains understudied in Benin. This study uses data from the Benin Demographic and Health Survey (DHS 2017–2018) to examine sociodemographic factors associated with exposure to emotional intimate partner violence among 4,185 married women aged 15–49 years. The findings indicate a overall prevalence of 36.6%, with increased vulnerability among women aged 25–49 years, particularly those aged 30–34. Educational attainment appears to be a protective factor, as women with secondary education or higher are less likely to be exposed. Conversely, lack of employment, rural residence, large household size, and affiliation with indigenous religions are associated with a higher probability of experiencing emotional violence. Marked territorial disparities were observed: the Plateau department exhibits a significantly elevated risk, whereas Couffo shows a lower prevalence. These results underscore the multidimensional nature of the phenomenon and call for targeted interventions grounded in education, women’s economic empowerment, and territorially tailored approaches to the prevention of gender‑based violence.
Table des matières
Texte intégral
pp.8-30
Introduction
1La violence conjugale constitue une violation grave des droits humains et un problème majeur de santé publique à l’échelle mondiale. Selon les dernières estimations de l’Organisation mondiale de la Santé, près d’une femme sur trois (30 %) ayant été en couple a subi au cours de sa vie des violences physiques et/ou sexuelles de la part de son partenaire intime (World Health Organization, 2021). En Afrique subsaharienne, les niveaux de prévalence sont parmi les plus élevés, avec environ 36 % des femmes exposées à ce type de violence (UN Women, 2024). Ces violences ont des répercussions profondes sur la santé physique, mentale, sexuelle et reproductive des femmes, et augmentent leur vulnérabilité à des issues graves telles que le VIH, la dépression ou les grossesses non désirées (UN Women, 2024).
2Au Bénin, les femmes mariées ou vivant en union constituent une cible particulièrement exposée aux violences conjugales, notamment émotionnelles. Les données de l’Enquête Démographique et de Santé (EDS-Bénin 2017–2018) indiquent que plus de 40 % des femmes en union ont été victimes d’au moins une forme de violence conjugale, qu’elle soit physique, sexuelle ou émotionnelle, et cette proportion dépasse 50 % dans certaines régions comme l’Atacora et le Plateau (Institut National de la Statistique et de l’Analyse Économique (INSAE) & ICF, 2019). Malgré les efforts pour lutter contre les violences basées sur le genre, la persistance de normes sociales tolérantes et le faible accès aux mécanismes de protection continuent de limiter l’efficacité des interventions. Le rapport sur l’évaluation du genre au Bénin souligne que les femmes en âge de procréer sont confrontées à des obstacles structurels dans l’accès à l’éducation, à l’emploi formel et à la prise de décision au sein du ménage (World Bank, 2018). Les jeunes femmes, en particulier celles âgées de 15 à 24 ans, sont plus susceptibles d’entrer tôt dans la vie reproductive, souvent sans autonomie ni ressources suffisantes pour se protéger contre les abus (INSAE, 2015).
3Les études mettent évidence plusieurs facteurs sociodémographiques déterminants des violences basées sur le genre dont les violences émotionnelles conjugales chez les femmes en union. Parmi ces facteurs, on note le niveau d’instruction, l’âge, le statut socioéconomique de la femme, le milieu de résidence, la fécondité, les antécédents de violences familiales (Muluneh et al., 2020; Nguefack-Tsague et al., 2024; Obi et al., 2023). Les femmes sans éducation formelle ou avec un faible niveau scolaire sont plus exposées à la violence émotionnelle (Nguefack-Tsague et al., 2024; Obi et al., 2023). Les femmes sans activité professionnelle sont également plus vulnérables (Obi et al., 2023). Les femmes vivant dans des ménages pauvres sont plus exposées à des tensions économiques pouvant exacerber les conflits conjugaux (Obi et al., 2023).
4La violence émotionnelle conjugale, bien qu’elle soit l’une des formes les plus répandues de maltraitance, demeure largement invisible dans les statistiques et les politiques publiques. Elle englobe des actes tels que les humiliations, les menaces verbales, les insultes, les dévalorisations et les comportements de contrôle ou d’intimidation, souvent banalisés dans les contextes sociaux et familiaux (World Health Organization, 2021). Contrairement aux violences physiques ou sexuelles, elle ne laisse pas de traces visibles, ce qui complique sa reconnaissance, son signalement et sa prise en charge institutionnelle (UN Women, 2024). Les impacts de la violence émotionnelle sont pourtant profonds et durables (Femmes Élues Locales d’Afrique, 2018; UN Women, 2024; World Health Organization, 2021). Les femmes exposées présentent des niveaux plus élevés de dépression, d’anxiété, de troubles du sommeil, de faible estime de soi et de pensées suicidaires (Lazimi, 2020; World Health Organization, 2021). Elle affecte également la santé reproductive, le bien-être des enfants et la stabilité économique du foyer (Femmes Élues Locales d’Afrique, 2018). Dans certains contextes, la violence émotionnelle précède ou accompagne d’autres formes de violence conjugale, aggravant la vulnérabilité des femmes et réduisant leur capacité à chercher de l’aide (UN Women, 2024).
5Face à la persistance du phénomène et à ses disparités, cette étude vise à répondre à deux objectifs principaux. D’une part, elle cherche à analyser les disparités spatiales dans la prévalence de la violence émotionnelle chez les femmes en âge de procréer (15-49 ans), mariées ou en union au Bénin, en mettant en évidence les zones les plus affectées. D’autre part, elle examine les déterminants sociodémographiques associés à cette forme de violence. La question centrale de cette étude est de savoir quelle est la distribution spatiale de la violence émotionnelle envers les femmes âgées de 15 à 49 ans en union au Bénin et quels facteurs sociodémographiques expliquent le phénomène. Les hypothèses formulées sont les suivantes : (1) la prévalence des violences émotionnelles varie selon les départements ; (2) les facteurs sociodémographiques et culturels comme l’âge, le niveau d’instruction, le milieu de résidence, la taille du ménage sont significativement associés au phénomène.
Méthodes
Source des données, population d’étude et échantillonnage
6La présente étude utilise les données de la base Femme (Individual recode) de l’Enquête Démographique et de Santé du Bénin 2017‑2018, une enquête transversale, nationale et représentative menée entre novembre 2017 et février 2018. La population d’étude comprend les femmes âgées de 15 à 49 ans, parmi lesquelles 15 928 interviews individuelles ont été réalisées dans 14 156 ménages sélectionnés. Tous les outils techniques de l’étude ont été approuvés par le Conseil National de la Statistique (CNS) et le Comité National d’Éthique pour la Recherche en Santé (CNERS), et le comité d’éthique institutionnel de l’ICF. Le consentement éclairé a été obtenu auprès de toutes les participantes. Le plan d’échantillonnage était à deux degrés et stratifié par milieu de résidence (urbain/rural) et par département : d’abord une sélection probabiliste des unités primaires de sondage (zones de dénombrement) proportionnelle à la taille, suivie d’un tirage systématique de ménages après un listing exhaustif dans chaque zone. Afin d’assurer la représentativité nationale et sous‑nationale, les analyses ont intégré les pondérations d’échantillonnage fournies dans le fichier individuel pour corriger les probabilités de sélection et les non‑réponses. Toutes les estimations et tests statistiques tiennent compte du caractère complexe de l’échantillonnage (strates, grappes, pondérations) en utilisant des procédures adaptées.
7Pour cette étude, nous avons retenu un sous-échantillon de 4 185 femmes mariées ou vivant en union, éligibles au module sur les violences conjugales. Seules les femmes ayant répondu aux questions sur les violences émotionnelles ont été incluses dans l’analyse. Les femmes non mariées, ainsi que celles non concernées par le module de violence ont été exclues. Ce choix permet de concentrer l’étude sur les femmes exposées à un risque de violence émotionnelle dans le cadre conjugal. En effet, la variable dépendante de cette étude est l’exposition à la violence émotionnelle conjugale, telle que définie par l’EDS. Cette variable est construite à partir des réponses des femmes au module sur les violences conjugales, incluant des actes tels que les humiliations, les menaces verbales ou les comportements visant à dévaloriser ou intimider la femme. Les femmes ayant déclaré avoir subi au moins un acte de violence émotionnelle de la part de leur conjoint ou partenaire ont été codées « 1 », tandis que celles n’ayant rapporté aucun acte de ce type ont été codées « 0 ».
Techniques et outils de traitement et d’analyse des données
8L’analyse statistique menée dans cette étude repose sur une combinaison de statistiques descriptives, d’analyses bivariées et de régressions logistiques multivariées, visant à identifier les facteurs associés à l’exposition à la violence émotionnelle conjugale chez les femmes mariées ou en union au Bénin. Les statistiques descriptives ont permis de résumer les caractéristiques de la population étudiée, en mettant en évidence la distribution des variables. Des analyses bivariées ont ensuite été réalisées à l’aide du test du chi carré, afin d’examiner les associations entre les variables indépendantes et la variable dépendante (violence émotionnelle). Cette approche a permis d’identifier les facteurs présentant une relation statistiquement significative avec l’exposition à la violence. Enfin, une régression logistique multivariée a été utilisée pour estimer la force des associations observées, tout en contrôlant les effets de confusion potentiels. Les rapports de cotes ajustés (Odds Ratio ajustés, ORa) accompagnés d’intervalles de confiance à 95 % ont été calculés pour chaque facteur explicatif. Les pondérations d’échantillonnage fournies par l’EDS ont été appliquées. Une carte thématique a été réalisée pour illustrer la répartition spatiale de la prévalence de la violence émotionnelle conjugale au Bénin.
9Les analyses statistiques et les visualisations, y compris la cartographie, ont été réalisées à l’aide du logiciel R (R Core Team, 2024), en mobilisant plusieurs packages spécialisés. Parmi les principales librairies figurent : dplyr (Wickham et al., 2023), knitr (Xie, 2024), haven (Wickham & Miller, 2024), survey (Lumley, 2024), gtools (Warnes et al., 2023), numDeriv (Paul & Ravi, 2023), car (Fox & Weisberg, 2024), summarytools (Comtois, 2024), flextable, officer (Gohel, 2023a, 2023b), jtools (Long, 2023), finalfit (Harrison et al., 2023), rnaturalearth (South, 2023), sf (Pebesma, 2023), ggplot2 (Wickham, 2016).
Résultats
Caractéristiques de la population étudiée
10L’étude porte sur 4 185 femmes mariées ou vivant en union, âgées de 15–49 ans (âge moyen 31,6 ans), avec une concentration dans les classes 25–29 ans (23,1 %) et 30–34 ans (19,0 %). Elles sont majoritairement peu scolarisées (66,7 % sans éducation formelle), vivent principalement en milieu rural (60,8 %) et économiquement non actives (85,6 %). Sur le plan religieux, les chrétiennes représentent (51,5 %) et les musulmanes (31,7 %) sont majoritaires dans l’échantillon. L’accès aux médias est limité (radio 56,1 %, télévision 35,3 %, presse écrite 5,5 %) et la répartition géographique montre une concentration dans l’Alibori (13,0 %), l’Atlantique (11,9 %) et le Borgou (11,8 %).
Tableau 1 : Caractéristiques sociodémographiques

Exploitation des données de l’EDS du Bénin de 2017-2018
Prévalence de la violence émotionnelle conjugale au Bénin
11La figure 1 présente la répartition des femmes mariées ou en union selon leur exposition à la violence émotionnelle conjugale. Parmi les 4 185 femmes incluses dans l’analyse, 36,6 % ont déclaré avoir été victimes de violences émotionnelles, tandis que 63,4 % n’en ont pas rapporté. Cette répartition traduit une prévalence notable de la violence émotionnelle : plus d’un tiers des femmes exposées suggère que ce type de violence est un problème fréquent et potentiellement structurant au sein des ménages béninois. La prévalence observée peut refléter des facteurs contextuels (stress économique, normes de genre, structure familiale), et varier selon des caractéristiques individuelles (âge, niveau d’instruction, statut socioéconomique) ou des comportements du partenaire (consommation d’alcool, antécédents de violence). Même cette prévalence semble importante, la possibilité de sous‑déclaration liée à la stigmatisation ou à la normalisation de certains comportements est aussi possible.
12Figure 1 : Prévalence de la violence émotionnelle conjugale au Bénin

Disparités régionales de la violence émotionnelle conjugale au Bénin
13La figure 2 présente la prévalence de la violence émotionnelle conjugale selon les départements du Bénin, sur la base des données de l’EDS-Bénin 2017–2018. Des disparités marquées sont observées entre les départements. Les niveaux les plus élevés sont enregistrés dans le Plateau (49,8 %), l’Atacora (46,4 %). À l’inverse, les prévalences les plus faibles sont observées dans l’Alibori (31,0 %), le Littoral (31,3 %) et le Couffo (31,1 %). Ces écarts suggèrent l’influence de déterminants locaux : conditions socioéconomiques (pauvreté, chômage, faible scolarisation), normes de genre et acceptabilité sociale des comportements abusifs, accès différentiel aux services de protection et de soutien, ainsi que des différences liées aux caractéristiques sociodémographiques. La variabilité de la déclaration, liée à la stigmatisation ou à la sensibilisation, peut aussi biaiser les estimations.
14Figure 2 : Prévalence de la violence émotionnelle conjugale selon les départements du Bénin

Analyse bivariée des facteurs associés à la violence émotionnelle conjugale chez les femmes au Bénin
15Le tableau 2 met en évidence des associations bivariées significatives entre plusieurs caractéristiques sociodémographiques et l’exposition à la violence émotionnelle conjugale, indiquant que ce phénomène n’est pas homogène au sein de la population étudiée : la prévalence plus élevée chez les femmes âgées de 30–44 ans suggère une vulnérabilité accrue au cours de la vie conjugale active, possiblement liée à la durée d’union, aux responsabilités familiales et aux tensions économiques cumulées; le gradient protecteur de l’instruction (26,4 % chez les femmes ayant un niveau secondaire ou plus versus 38,5 % chez les non instruites) renvoie à l’effet potentiel de l’éducation sur l’autonomie, l’accès à l’information et la capacité de recours; les disparités selon la religion, avec des taux plus élevés chez les adeptes de religions endogènes ou « autres », peuvent refléter des normes culturelles et des facteurs socioéconomiques corrélés; de même, la plus forte exposition observée dans les grands ménages (≥7), en milieu rural et chez les femmes sans activité professionnelle souligne le rôle des déterminants structurels (dépendance financière, isolement, accès limité aux services); enfin, les liens avec l’accès aux médias et le niveau de vie suggèrent que l’information et les ressources matérielles influencent la détection, la déclaration et la prévention des violences; toutefois, ces résultats bivariés ne permettent pas d’établir la causalité ni d’isoler les effets indépendants, d’où les analyses multivariées ajustées pour vérifier la robustesse des associations.
Analyse multivariée des facteurs associés à la violence émotionnelle conjugale au Bénin
16Le tableau 2 présente les résultats de la régression logistique multivariée visant à identifier les facteurs sociodémographiques associés à l’exposition à la violence émotionnelle conjugale chez les femmes mariées ou en union. Plusieurs variables conservent une association significative après ajustement. L’âge est un déterminant majeur : comparées aux femmes âgées de 15–19 ans, celles de 25–29 ans (OR = 1,91 ; IC à 95 % : 1,34–2,76), 30–34 ans (OR = 1,84 ; IC à 95 % : 1,28–2,68) et 45–49 ans (OR = 1,66 ; IC à 95 % : 1,11–2,51) présentent un risque significativement plus élevé. Ceci suggère une vulnérabilité croissante au cours de la vie reproductive active et/ou un effet cumulatif lié à la durée d’union et aux contraintes familiales et économiques. Le niveau d’instruction joue un rôle protecteur : les femmes ayant atteint le secondaire ou plus sont moins exposées (OR = 0,65 ; IC à 95 % : 0,52–0,82) que celles sans instruction, indiquant que l’éducation peut renforcer l’autonomie, l’accès à l’information et la capacité de recours et de négociation chez les femmes. L’appartenance religieuse est également associée à la violence émotionnelle. Les femmes musulmanes (OR = 0,55 ; IC à 95 % : 0,41–0,73) et chrétiennes (OR = 0,74 ; IC à 95 % : 0,59–0,94) sont moins exposées que celles de religions endogènes, ce qui peut refléter des différences culturelles, des réseaux de soutien ou des facteurs socioéconomiques corrélés à la religion. Parmi les autres facteurs, l’écoute de la radio augmente légèrement le risque (OR = 1,26 ; IC à 95 % : 1,08–1,46) de violence émotionnelle, tandis que la lecture de journaux ne montre pas d’effet significatif après ajustement, ce qui pourrait traduire des dynamiques complexes entre exposition médiatique, sensibilisation et déclaration. Le statut d’occupation est fortement associé : les femmes sans activité professionnelle sont plus exposées (OR = 1,59 ; IC à 95 % : 1,29–1,97), , soulignant le rôle de la dépendance économique dans la vulnérabilité aux violences. De même, le milieu de résidence influence le risque : les femmes vivant en milieu urbain sont moins exposées que celles en milieu rural (OR = 0,83 ; IC à 95 % : 0,71–0,97), suggérant que l’accès aux services et aux ressources en milieu urbain peut réduire l’exposition aux violences ou même faciliter le recours. Enfin, des disparités territoriales persistent après ajustements. Le département du Plateau présente un risque de violence émotionnelle significativement plus élevée (OR = 1,45 ; IC à 95 % : 1,02–2,07) comparé à l’Alibori, tandis que le Couffo se distingue par un risque plus faible (OR = 0,54 ; IC à 95 % : 0,37–0,80), ce qui indique l’existence de déterminants contextuels locaux non entièrement capturés par les variables individuelles.
Tableau 3 : Analyse multivariée des facteurs associés à la violence émotionnelle conjugale

Discussion
17Cette étude analyse les disparités régionales et les déterminants sociodémographiques de la violence émotionnelle conjugale chez les femmes en union au Bénin, à partir des données de l’EDS-Bénin 2017–2018. Sur un échantillon de 4 185 femmes âgées de 15 à 49 ans, 36,6 % ont déclaré avoir subi au moins une forme de violence émotionnelle. Les femmes âgées de 25 à 49 ans sont les plus exposées, avec un pic chez celles de 30–34 ans. Le niveau d’instruction secondaire ou plus réduit significativement le risque, tout comme le fait de résider en milieu urbain. À l’inverse, les femmes sans activité professionnelle, vivant en milieu rural, dans des ménages de grande taille, ou appartenant à une religion endogène sont plus vulnérables. Des disparités territoriales marquées sont observées : le département du Plateau présente une prévalence élevée, tandis que le Couffo affiche un niveau plus faible. Ces résultats mettent en évidence l’ancrage de la violence émotionnelle dans des dynamiques de pouvoir inégalitaires, influencées par des facteurs individuels, sociaux et structurels. Ils soulignent la nécessité d’interventions ciblées, intégrant l’éducation, l’autonomisation économique des femmes et une approche territorialisée de la prévention des violences basées sur le genre.
18Les résultats de cette étude s’inscrivent dans une dynamique largement documentée par la littérature régionale et internationale. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, près de 30 % des femmes ayant été en couple ont subi des violences physiques, sexuelles ou émotionnelles, avec des conséquences majeures sur leur santé mentale, reproductive et physique (World Health Organization, 2021). En Afrique subsaharienne, cette prévalence est encore plus élevée, en raison de normes sociales tolérantes à l’égard de la domination masculine. L’étude de Kpozehouen et al. (2018), fondée sur les données de l’EDS 2011–2012, a indiqué que 15,8 % des Béninois (16,2 % des femmes et 14,4 % des hommes) considéraient qu’un homme est justifié d’user de violence envers sa conjointe dans certaines circonstances (Kpozehouen et Al., 2018). Cette acceptation sociale de la violence est significativement plus élevée chez les personnes sans instruction, ou vivant en milieu rural. Ces résultats confirment que les déterminants identifiés dans notre étude — notamment le niveau d’instruction, le milieu de résidence, la religion et les disparités régionales — sont cohérents avec les tendances observées dans d’autres enquêtes nationales. Ils soulignent également l’importance de cibler les croyances normatives et les structures sociales qui légitiment la violence émotionnelle, en particulier dans les zones rurales et les groupes socioculturels les plus vulnérables.
19Nos résultats corroborent également plusieurs travaux récents menés en Afrique subsaharienne concernant les facteurs déterminants du phénomène, bien que des écarts importants soient observés dans les niveaux de prévalence. À Yaoundé, Nguefack-Tsague et al. (2024) ont observé une prévalence de 78,8 % de la violence émotionnelle chez les femmes, avec des associations significatives entre cette forme de violence et le faible niveau d’instruction, le statut d’occupation, le milieu rural et l’âge avancé (Nguefack-Tsague et al., 2024). De même, l’étude de Obi et al. (2023) à Benin City (Nigéria) a révélé que 79,0 % des femmes enceintes avaient subi des violences émotionnelles, et que les facteurs tels que l’éducation, la catégorie socio-professionnelle, et les comportements du partenaire (alcool, agressivité, partenaires multiples) étaient fortement associés à la survenue du phénomène (Obi et al., 2023). Les femmes sans éducation formelle ou avec un faible niveau scolaire sont plus exposées à la violence émotionnelle, en raison d’une moindre autonomie décisionnelle et d’un accès limité aux ressources de protection (Muluneh et al., 2020; Nguefack-Tsague et al., 2024; Obi et al., 2023). Celles sans activité professionnelle sont plus vulnérables, car dépendantes économiquement de leur partenaire, ce qui limite leur pouvoir de négociation au sein du ménage (Obi et al., 2023). La résidence en milieu rural, souvent marqué par des normes patriarcales plus rigides et un accès restreint aux services sociaux, est associé à une prévalence plus élevée de violences émotionnelles (Muluneh et al., 2020; Nguefack-Tsague et al., 2024). Les résultats indiquent aussi que les femmes vivant dans des ménages pauvres sont plus exposées à des tensions économiques pouvant exacerber les conflits conjugaux, tandis que celles issues de milieux aisés peuvent subir des formes plus subtiles de contrôle émotionnel (Jewkes et al., 2002; Obi et al., 2023).
20L’âge des femmes (Jewkes et al., 2002), notamment les tranches jeunes (20–34 ans), correspond à une période de forte activité reproductive et conjugale, souvent associée à une intensification des rapports de pouvoir dans le couple (Jewkes et al., 2002; Nguefack-Tsague et al., 2024). Le nombre d’enfants est corrélé à une charge domestique accrue, pouvant renforcer les tensions et les comportements de domination du partenaire. (Muluneh et al., 2020; Obi et al., 2023). Ces facteurs traduisent une dynamique de contrôle et de domination masculine, souvent enracinée dans des normes sociales tolérantes à l’égard de la violence conjugale. Ces convergences confirment que les déterminants observés au Bénin — notamment l’âge, l’instruction, le statut d’occupation et le milieu de résidence — sont robustes et généralisables à d’autres contextes africains. Toutefois, certaines spécificités béninoises méritent d’être soulignées, notamment les disparités régionales marquées entre départements, qui traduisent l’influence de facteurs culturels et territoriaux propres au pays. Ces résultats appellent à une contextualisation des interventions, en tenant compte des réalités locales et des dynamiques sociales propres à chaque région.
Conclusion
21La présente étude porte sur une forme souvent méconnue et sous‑déclarée de violence conjugale aux conséquences psychologiques et sociales majeures parmi les femmes en union au Bénin. Elle vise à analyser les disparités territoriales de la prévalence de la violence émotionnelle chez les femmes en âge de procréer (15–49 ans) et d’identifier les déterminants sociodémographiques associés aux phénomènes à partir des données de la dernières enquête démographique et de santé (EDS) du Bénin, réalisée en 2017-2018. Les analyses basées sur les techniques descriptives et explicatives ont porté sur un échantillon de 4185 femmes. Les résultats indique une des disparités territoriales dans la prévalence de la violence émotionnelle conjugale chez les femmes en union au Bénin, avec une prévalence nationale de 36,6 %. Ils révèlent des associations significatives entre cette forme de violence et plusieurs facteurs sociodémographiques, notamment l’âge, le niveau d’instruction, le statut d’occupation, le milieu de résidence et le département de résidence. Les femmes âgées de 25 à 49 ans, sans instruction formelle, sans activité professionnelle et vivant en milieu rural sont particulièrement vulnérables. Les disparités régionales observées, notamment dans les départements du Plateau et du Couffo, soulignent l’importance d’une approche territorialisée dans la lutte contre les violences conjugales.
22Sur le plan opérationnel, ces résultats appellent à des interventions multisectorielles et ciblées. Il est impératif de renforcer les politiques de scolarisation et de maintien des filles à l’école, en particulier dans les zones à forte prévalence. L’autonomisation économique des femmes, à travers l’accès à l’emploi, à la formation professionnelle et au crédit, doit être promue comme levier de protection. Par ailleurs, les programmes de sensibilisation communautaire, les services de soutien psychosocial et les mécanismes de signalement accessibles doivent être adaptés aux réalités locales pour garantir leur efficacité. En intégrant ces recommandations dans les politiques publiques de santé, d’éducation et de développement social, le Bénin pourra accélérer sa progression vers une réduction durable des violences émotionnelles conjugales et une amélioration du bien-être des femmes.
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Pour citer ce document
Quelques mots à propos de : Justin DANSOU
Université de Parakou, Bénin
jdansou0124@stu.ui.edu.ng
ORCID : 0000-0001-6150-6329
Quelques mots à propos de : Alphonse M. AFFO
Université d’Abomey-Calavi, Bénin
Quelques mots à propos de : Hervé KOMBIENI
Université d’Abomey-Calavi, Bénin
Quelques mots à propos de : Pacôme E. ACOTCHEOU
Université d’Abomey-Calavi (UAC), Bénin