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N°42-Dec 2025

Soumana AMADOU, Housseini ADAMOU et Delpha ALI

Stigmatisation de la maladie mentale par les étudiants en médecine de l’Université de Niamey et pratiques de référencement vers les professionnels de santé mentale

Article

Résumé

La stigmatisation des personnes atteintes d’un problème de santé mentale constitue un obstacle majeur au développement de soins de qualité, particulièrement lorsque ce phénomène émane des professionnels de santé. De ce point de vue, l’objectif de cette recherche consiste à examiner la stigmatisation des patients souffrant d’un problème de santé mentale par les étudiants en médecine de l’Université Abdou Moumouni de Niamey ; ce, en relation avec leurs pratiques de référencement. Pour y parvenir, 124 étudiants ont été sélectionnés sur la base de la technique dite d’échantillonnage par convenance ; un questionnaire classique leur ayant été administré dans la même perspective. Ainsi, les résultats suggèrent que 106 participants, soit 85,5 % des participants utilisent des termes péjoratifs pour désigner un patient le qualifiant, le plus souvent, de « fou », de « psychopathe », de « malade mental », entre autres. De plus, 71 enquêtés, soit 57,3% des participants perçoivent les personnes atteintes d’un problème de santé mentale comme « dangereuses » et 34,7% les considèrent comme « imprévisibles ». De fait, cette tendance des résultats confirme, de manière significative, l’existence d’une stigmatisation des personnes porteuses d’une souffrance psychique par les futurs médecins (p=0.05) ; sachant que leur propension à utiliser des termes péjoratifs pour désigner la maladie mentale influence, considérablement, leurs pratiques de référencement (p=0.043).

Abstract

Stigmatization of individuals with mental health problems is a major barrier to the development of quality care, especially when this phenomenon originates from healthcare professionals. From this perspective, the aim of this research is to examine the stigmatization of patients suffering from mental health issues by medical students at Abdou Moumouni University of Niamey, particularly in relation to their referral practices. To achieve this, 124 students were selected using the convenience sampling technique, and a standard questionnaire was administered accordingly. The results suggest that 106 participants, representing 85.5%, use pejorative terms to describe a patient, most often referring to them as “crazy,” “psychopath,” or “mentally ill,” among others. Additionally, 71 respondents (57.3%) perceive individuals with mental health problems as “dangerous,” and 34.7% consider them “unpredictable.” These findings significantly confirm the existence of stigma toward individuals with mental health issues among future doctors (p = 0.05), with their tendency to use pejorative terms greatly influencing their referral practices (p = 0.043).

Texte intégral

pp.188-205

Introduction

1La stigmatisation des personnes atteintes d’un problème de santé mentale se caractérise par des préjugés liés à la perception de dangerosité, aux comportements jugés étranges ou imprévisibles, à l’incapacité attribuée à la personne à suivre les règles sociales, à un jugement sur la personne considérée comme responsable de ses troubles et à la notion de chronicité sans perspectives de rétablissement (Feldman, et al., 2007).

2C’est que, dans plusieurs communautés, les traits distinctifs permettant de reconnaître une personne atteinte d’un problème de santé mentale sont repérables, exclusivement, à travers des manifestations tels que des comportements étranges ou agressifs, une altération du discours, un délire et/ou une négligence corporelle (Benedicto et al., 2016 ; Kyei et al., 2014 ; Sow et al., 2018).

3Au fond, la stigmatisation des patients atteints d’un problème de santé mentale est un phénomène généralisé à travers le monde et constitue non seulement un obstacle majeur au développement de programmes de soins adéquats dans plusieurs pays mais aussi une source de souffrance qui s’ajoute à la maladie première. Cette stigmatisation devient, parfois, particulièrement préjudiciable aux patients dans la mesure où elle induit un cercle vicieux d’exclusions sociales, de discriminations, de sentiments de honte et de perte d’estime de soi ; tout en entravant la quête de soins, le rétablissement et la réinsertion sociale (Martin et Frank, 2013).

4Ainsi, selon Pigeon-Gagne (2021), la stigmatisation, la discrimination et l’exclusion sociale des individus ayant un trouble de santé mentale constituent des problématiques évidentes à l’heure actuelle ; ce, partout ailleurs dans le monde entier.

5En effet, la stigmatisation des troubles de santé mentale, associée à celle des personnes qui en souffrent, exerce un effet négatif sur l’adoption de comportements de recherche d’aide, ainsi que sur l'adhésion aux traitements psychosociaux et psychiatriques et, par ricochet, sur le processus pouvant conduire à la guérison (Clément et al., 2015 ; Cruwys et Gunaseelan, 2016 ; Krupchanka et Thornicroft, 2017).

6Dans les pays à faibles revenus, particulièrement, la stigmatisation des personnes porteuses de troubles psychiques est, d’ailleurs, actuellement, reconnu comme l’un des principaux déterminants de la santé mentale sur lequel il est indispensable de se pencher pour réduire les problèmes d’accès aux soins et, très vraisemblablement, pour améliorer le bien-être psychologique des populations (Hatzenbuehler et al., 2013 ; Link et Hatzenbuehler, 2016).

7C’est dire que la plupart des travaux sur la stigmatisation des personnes atteintes de troubles de santé mentale ont, prioritairement, déploré les comportements discriminatoires affichés par la population générale à l’égard de ces patients. C’est, justement, pourquoi la lutte contre les inégalités d'accès aux traitements en lien avec les problématiques d’exclusion, de stigmatisation et de marginalisation sur la scène internationale figure, actuellement, en bon rang parmi les priorités dans le domaine de la promotion de la santé mentale sur le plan mondial (Patel et al., 2018). D’ailleurs, ce combat a, entre autres, abouti à la création du « mouvement pour la santé mentale mondiale » en 2008 ; ce mouvement ayant, effectivement, pour but de dénoncer les pratiques concernant l’accès aux soins de santé mentale en s’intéressant, singulièrement, aux questions de stigmatisation et d’exclusion des personnes atteintes des troubles psychiques.

8Toutefois, malgré les innombrables actions prises pour réduire la stigmatisation des personnes ayant un problème de santé mentale, l’on peut constater que ce phénomène persiste avec une acuité évidente ; non seulement, au niveau de la population générale, mais, aussi et surtout, du côté du personnel soignant. Pourtant, les représentations sociales négatives et les préjugés des agents de santé se rapportant aux personnes atteintes d’un problème de santé mentale peuvent impacter, considérablement, leurs attitudes vis-à-vis de ce profil de patients et, de fil en aiguille, leurs pratiques référencement vers les spécialistes en la matière.

9C’est que, selon Ewhrudjakpor (2009), le regard des soignants sur les malades mentaux est souvent défavorable ; tant parmi le personnel des services généraux que ceux relevant, spécifiquement, de la psychiatrie. En effet, plusieurs études portant sur les professionnels de santé ont observé des attitudes négatives envers les personnes atteintes de pathologie mentale (Ucok , 2007 ; Lauber et al.,2006 ; Kassam et al, 2010 ; Stuart et al., 2015).

10Ainsi, à l’instar de ce qui a pu s’observer un peu partout dans le monde, au Niger, le phénomène de stigmatisation des personnes atteintes des troubles psychiques par le personnel soignant est une réalité se présentant sous la forme d’un véritable obstacle qui compromet le processus et la qualité de la prise en charge de ce type de patients. Pour autant, l’on ne peut que déplorer l’absence notoire d’études empiriques portant sur la problématique de la stigmatisation des patients atteints d’un problème de santé mentale en milieu nigérien. De ce point de vue, le présent article apparaît comme étant l’un des rares travaux ayant envisagé le questionnement scientifique relatif à la stigmatisation de la maladie mentale associée aux pratiques de référencement dans le contexte nigérien. A cet égard, un certain nombre de questions ont été abordées :

  • Comment se décline la stigmatisation des patients souffrant d’un problème de santé mentale par les étudiants inscrits en médecine à l’Université Abdou Moumouni de Niamey ?

  • Quels sont les facteurs influençant la stigmatisation des patients atteints de troubles psychiques chez les futurs médecins en formation à l’Université Abdou Moumouni de Niamey ?

  • La perception de la maladie mentale par les étudiants en médecine de l’Université Abdou Moumouni de Niamey favorise-t-elle la stigmatisation des patients atteints d’un problème de santé mentale ?

  • Peut-on envisager une corrélation entre la stigmatisation des personnes atteintes de pathologie mentale par les étudiants médecins et les pratiques de référencement de ceux-ci ?

Méthodologie

Type d’étude

11De type transversal, cette étude a concerné 124 étudiants inscrits en Médecine à la Faculté des Sciences de la Santé/FSS de l’Université Abdou Moumouni de Niamey lors de l’année académique 2024-2025 ; ce, sur une durée de trois mois environ.

Tableau N° 1 : Présentation des variables et leurs modalités

Variables

Modalités

Variables indépendante :

Stigmatisation

Termes péjoratifs

Perception dangereuse et imprévisible

Variables dépendante :

Pratique de référencement

Référencement documenté

Référencement non documenté

Terrain d’étude

12Cette étude s’est donc déroulée à la FSS de l’Université Abdou Moumouni de Niamey. Il s’agit d’une entité à vocation académique dont l’embryon était l’ancienne Ecole des Sciences de la Santé créée par le décret N°74/MEN/JS du 1er octobre 1974. Elle a pour mission de former des professionnels de la santé à tous les niveaux (médecine générale, spécialités médicales et paramédicales) ; les curricula des formations étant, en principe, taillés sur mesure afin d’adapter les compétences acquises aux besoins sanitaires du Niger.

Population d’étude

13La population de cette étude est composée des étudiants en cinquième et sixième année de Médecine à la FSS de l’Université Abdou Moumouni de Niamey. Le choix de cette population s’explique, simplement, par le fait qu’il s’agit des futurs professionnels de santé qui sont situés au niveau de la première étape de prise en charge. C’est dire que la manière dont ils perçoivent les patients atteints d’un problème de santé mentale peut avoir un effet préjudiciable au processus de référencement et, accessoirement, sur la qualité de la prise en charge.

Techniques d’échantillonnage et échantillon

14Pour réaliser ce travail, nous avons utilisé la technique d’échantillonnage par convenance. En effet, les participants ont été interrogés selon leur disponibilité à répondre au questionnaire. Certains ont été interrogés à la bibliothèque pendant les séances de travaux dirigés tandis que les autres ont répondu au questionnaire après les cours ; ce qui a abouti à un total de 124 étudiants dont les réponses ont été, effectivement, exploitées.

Outils de collecte des données

15Les outils utilisés pour collecter les données ont été, évidemment, choisis sur la base des objectifs de la recherche. Il s’agit d’un questionnaire classique composé de trois axes :

  • Le premier axe porte sur les données telles le sexe et l’occurrence de la consultation d’un patient atteint d’un problème de santé mentale ;

  • Le deuxième axe s’articule autour des représentations et stéréotypes à l’endroit des personnes atteintes d’un problème de santé mentale ; et ;

  • Enfin, le dernier axe concerne les pratiques de référencement. Il est essentiel de noter que, le questionnaire est composé de plusieurs questions fermées et deux questions ouvertes.

Résultats

Sexe

16Tableau N°2 : Répartition des répondants selon le sexe

Sexe

Effectifs

Pourcentages

Valide

Femmes

68

54,8

Hommes

56

45,2

Total

124

100,0

17Selon le tableau 2, sur les 124 répondants, 68 sont des femmes, soit 54.8 % de l’échantillon ; tandis que 56 sont des hommes et représentent, ainsi, 45.2%. Cette répartition montre une légère prédominance des femmes dans l’échantillon.

Régularité des consultations d’un patient atteint d’un problème de santé mentale

18Tableau N 3 : Répartition des répondants selon la régularité de leurs consultations d’un patient atteint d’un problème de santé mentale

Consultation d’un patient atteint de trouble mental

Effectifs

Pourcentages

Oui

84

67,7

Non

40

32,3

Total

124

100

19D’après le tableau 3, 84 étudiants médecins ayant participé à la présente étude (soit 67.7%) affirment avoir reçu en consultation un patient atteint d’un problème de trouble mental ; pendant que 40 participants (soit 32.3%) ont répondu n’avoir quasiment jamais reçu en consultation un patient avec ce profil lors de leur stage.

Perceptions des étudiants médecins des patients atteints d’un problème de santé mentale

Descriptions d’une personne atteinte d’un trouble mental par les étudiants médecins

20Tableau N  4: Répartition des participants selon leurs descriptions d’une personne atteinte d’un trouble mental

Termes

Effectifs

Pourcentages

Termes péjoratifs (mental, fou, psychopathe, etc.)

106

85,5

Termes moins péjoratifs associés aux patients

18

14,5

Total

124

100

21Le tableau 4 met en évidence la terminologie employée par les étudiants en médecine pour désigner une personne atteinte d’un problème de santé mentale. C’est ainsi qu’il ressort des résultats qui y figurent que 106 des participants (soit 85.5 %) désignent une personne atteinte d’un problème de santé mentale en invoquant des expressions péjoratives telles que « fou, psychopathe, malade mental », entre autres. A contrario, seulement 18 des participants (soit 14.5%) ont utilisé un langage qui est médicalement approprié ou, plus simplement, neutre. Ces constatations viennent, par conséquent, témoigner en faveur de l’idée de la prédominance d’un discours tendant vers la stigmatisation des personnes souffrant d’un trouble psychique chez les étudiants en médecine de l’Université Abdou Moumouni de Niamey.

Perceptions des étudiants médecins à l’égard des patients atteints des troubles mentaux

22Tableau N° 5 : Répartition des participants selon leurs perceptions des patients atteints d’un trouble mental

Dangereux

Imprévisibles

Responsables de leur état

Comme tout autre patient

Dociles ou débiles

Total

Effectifs

71

43

4

2

4

124

Pourcentages

57,3

34,7

3,2

1,6

3,2

100

23Selon le tableau 5, 71 enquêtés (soit 57.3%) perçoivent les personnes atteintes d’un problème de santé mentale comme dangereuse ; alors que 43 (soit 34.7%) les considèrent comme « imprévisibles », 4 (soit 3.2%) comme « responsables de leur état », 4 (soit 3.2%) comme « identiques aux autres types de patients » et 2 (soit 1.6 %) comme « dociles ou débiles ». Ainsi, ce tableau révèle une perception significativement négative des personnes atteintes de trouble mental chez les étudiants en médecine de la FSS de l’Université Abdou Moumouni de Niamey ; ce qui peut s’avérer préjudiciable à leurs pratiques de référencement.

Pratiques de référencement

24Tableau N°6 : Répartition des participants selon leurs pratiques référencement

Référencement

Effectifs

Pourcentages

Non formelle

98

79,0 %

Formelle

26

21,0 %

Total

124

100

25Il ressort de ce tableau que 98 participants (soit 79 %) ont répondu ne pas avoir référé des patients atteints d’un problème de santé mentale de manière formelle ; c’est-à-dire qu’ils ne l’ont pas fait en notifiant, systématiquement, les renseignements cliniques sur la base desquels le patient a été référé. Par contre, seulement 26 des participants (soit 21%) ont répondu avoir référé des patients vers les services de santé mentale de manière formelle et/ou systématique ; autrement dit, en soulignant les renseignements cliniques et les examens préliminaires afin de dédouaner ou d’incriminer une éventuelle étiologie d’origine organique.

Les hypothèses de travail à l’épreuve du test statistique

Test de Khi-deux entre le sexe et l’usage des termes stigmatisant à l’égard des patients

26Tableau N° 7 : Lien entre le sexe et l’usage de termes stigmatisants pour désigner une personne atteinte d’un problème de santé mentale

Valeur

Ddl

Signification asymptotique (bilatérale)

Signification exacte (bilatérale)

Signification exacte (unilatérale)

Khi-deux de Pearson

4,323a

1

,038

Correction pour la continuitéb

3,602

1

,058

Rapport de vraisemblance

4,359

1

,037

Test exact de Fisher

,047

,029

Association linéaire par linéaire

4,288

1

,038

Nombre d'observations valides

124

27Ces résultats accréditent l’hypothèse de l’association statistiquement significative entre le sexe et l’utilisation des termes pour désigner une personne atteinte d’un problème de santé mentale (p=0.038). Autrement dit, le sexe influence l’utilisation des termes stigmatisants dans la mesure où les étudiantes ont tendance à adopter une attitude de recul lorsqu’il s’agit de prendre en charge un patient atteint d’un problème de santé mentale. Ainsi, dans le cadre de la prise en charge des personnes souffrant de maladie mentale, le genre de l’aidant se présente comme un des facteurs particulièrement discriminants en défaveur de ce type de patients.

Test de Khi-deux entre terminologie stigmatisante et pratique de référencement

28Tableau N°8: Termes utilisés par les étudiants médecins pour désigner un patient atteint d’un problème de santé mentale et référencement

Valeur

Ddl

Signification asymptotique (bilatérale)

Signification exacte (bilatérale)

Signification exacte (unilatérale)

Khi-deux de Pearson

4,081a

1

,043

Correction pour la continuitéb

2,914

1

,088

Rapport de vraisemblance

3,606

1

,058

Test exact de Fisher

,059

,049

Association linéaire par linéaire

4,048

1

,044

Nombre d'observations valides

124

29Le tableau ci-dessus indique que le résultat est statistiquement significatif (p=0.043), s’agissant de la probabilité du lien entre les termes péjoratifs utilisés par les étudiants en médecine pour désigner un patient atteint d’un problème de santé mentale, d’une part, et leurs pratiques référencement, d’autre. Ainsi, un tel constat suggère que la manière dont les étudiants en médecine désignent un patient atteint d’un problème de santé mentale plombera leurs pratiques de référencement. D’ailleurs, ceux qui utilisent des termes péjoratifs sont moins systématiques dans leurs recours aux services spécialisés dans la prise en charge de la maladie mentale que ceux qui utilisent des termes moins péjoratifs dans leurs propos qualificatifs des personnes porteuses de souffrance psychique et/ou de handicap mental.

Test de Khi-deux entre la perception des étudiants médecins à l’égard des patients atteints des troubles mentaux et référencement

30Tableau N°9: Lien entre la perception des étudiants médecins à l’égard des patients atteints des troubles mentaux et leurs pratiques de référencement

Valeur

Ddl

Signification asymptotique (bilatérale)

Khi-deux de Pearson

9,077a

4

,050

Rapport de vraisemblance

8,614

4

,072

Association linéaire par linéaire

1,345

1

,246

Nombre d'observations valides

124

31Le tableau 9 témoigne de la relation statistiquement significative entre la perception des étudiants en médecine à l’égard des patients atteints des troubles mentaux et leurs pratiques de référencement (p=0.05) ; ce qui confirme l’hypothèse selon laquelle plus les étudiants médecins perçoivent les patients atteints d’un problème de santé mentale comme dangereux et/ou imprévisibles moins leurs pratiques de référencement sont appropriées.

Discussion

32Au fond, ce travail de recherche peut être inscrit dans un programme visant à réduire les inégalités mondiales d'accès aux soins de santé et dans la perspective plus générale des Objectifs pour le Développement Durable (ODD) établis en 2015 qui avait repéré la santé mentale et l’exclusion sociale comme des cibles prioritaires en matière de développement. Paradoxalement, la présente étude a souligné que les étudiants en médecine qui devraient être la principale porte d’entrée permettant de faciliter l’accès aux soins pour les patients atteints d’un problème de santé mentale figurent parmi les catégories qui contribuent à leur stigmatisation. D’ailleurs, ce constat est cohérent avec ceux rapportés dans la littérature scientifique à l’instar de ceux qui ont été menés par des auteurs comme Ewhrudjakpor (2009), Ucok (2007), Lauber et al. (2006), Kassam et al. (2010), Stuart et al. (2015), ainsi que Sow (2018). En effet, selon les conclusions de ces travaux, le personnel soignant est, régulièrement, le dépositaire d’une attitude négative à l’égard des personnes atteintes d’un problème de santé mentale. C’est que les préjugés à la base de la stigmatisation apparaissent clairement dans leurs discours péjoratifs désignant, notamment, les patients atteints d’un problème de santé mentale comme des « individus imprévisibles et/ou dangereux », « incapables de respecter les normes de la vie en société », etc. (Feldman et al., 2007).

33De même, le présent travail d’investigation a mis en évidence l’implication du genre comme facteur favorisant la stigmatisation des étudiants médecins à l’égard des patients atteints des troubles mentaux. Cela est en accord avec les résultats obtenus par Abdullah et al. (2021) et ceux rapportés par Pascucci et al. (2020) qui avaient, auparavant, confirmé l’existence d’une différence substantielle entre les attitudes des étudiantes, d’un côté, et celles de leurs congénères masculins, de l’autre côté, à l’égard des patients atteints d’un problème de santé mentale.

34En outre, selon les constats en lien avec la stigmatisation des personnes atteintes d’un problème de santé mentale et les pratiques de référencement vers un service spécialisé, cet article a permis d’établir un lien statistiquement significatif entre la stigmatisation des personnes ayant un problème de santé mentale par les étudiants médecins et leurs pratiques de référencement. Il s’agit, ainsi, d’une conclusion qui est en adéquation avec les observations de différents travaux scientifiques parmi lesquels l’on peut noter ceux d’Oliver et Pearson (2005), Mestdagh et Hansen (2014), Krupchanka et Thornicroft (2017), Hatzenbuehler et al., (2013), de même que ceux de Link et Hatzenbuehler (2016). Bien que ces recherches aient été réalisées dans des contextes différents, elles ont, globalement, confirmé l’hypothèse selon laquelle les véritables freins d’accès aux soins par les personnes atteintes de pathologie mentale sont, entre autres, les attitudes et comportements stigmatisants des acteurs soignants parmi lesquels figurent, en bonne place, les étudiants médecins. Ce phénomène est, d’ailleurs, actuellement reconnu comme l’un des principaux déterminants de la santé mentale sur lequel il est nécessaire de se pencher pour réduire les problèmes d’accès aux soins de maladie mentale et, conséquemment, pour améliorer le bien-être psychique des populations.

Conclusion

35La stigmatisation des personnes atteintes d’un problème de santé mentale constitue un obstacle pour l’accès à une prise en charge de qualité ; particulièrement, lorsqu’elle provient des professionnels de la santé. Les données montrent que de nombreux étudiants médecins développent un discours stigmatisant vis-à-vis des personnes atteintes d’un problème de santé mentale. Cette stigmatisation, qu’elle soit basée sur le stéréotype de dangerosité ou d’imprévisibilité compromet l’accès aux soins, la qualité du traitement en plus des pratiques de référencement formel vers les services de prise en charge spécialisés. En tout état de cause, il est urgent de prendre en compte, dans la formation des étudiants en médecine, des approches permettant de déconstruire certains stéréotypes liés à la maladie mentale.

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Pour citer ce document

Soumana AMADOU, Housseini ADAMOU et Delpha ALI, «Stigmatisation de la maladie mentale par les étudiants en médecine de l’Université de Niamey et pratiques de référencement vers les professionnels de santé mentale», Mu Kara Sani [En ligne], Dossier, N°42-Dec 2025, mis � jour le : 29/12/2025, URL : https://mukarasani.com:443/mukarasani/index.php?id=712.

Quelques mots à propos de :  Soumana AMADOU

Maître-Assistant

Département de Psychologie

Université Abdou Moumouni de Niamey/Niger

soumanapsy@yahoo.fr

Quelques mots à propos de :  Housseini ADAMOU

Doctorant en Psychologie clinique et Psychopathologie

Université Abdou Moumouni de Niamey/Niger

housseinipsycho@gmail.com

Quelques mots à propos de :  Delpha ALI

Enseignant-Chercheur

Université de Kara/Togo

Laboratoire de Recherches et d’Etudes en Linguistique, Psychologie et Sociétés

alidelpha687@gmail.com