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N°42-Spécial

M’po Abraham KOUAGOU N’TCHA et Comlan Julien HADONOU

Colonats agricoles dans la zone frontalière Benino-nigeriane : dynamiques socio-économiques et territoriales

Article

Résumé

Les frontières sont des zones de forte mobilité et d’échanges, mais elles peuvent aussi générer des tensions autour de l’accès aux ressources et de la cohabitation entre populations. Cette étude analyse les dynamiques socio-économiques et territoriales liées aux colonats agricoles dans la zone frontalière bénino-nigériane. Les données ont été collectées auprès de 386 participants via questionnaires et entretiens, selon des méthodes de sélection raisonnée et de boule de neige. L’analyse a combiné statistiques descriptives et test T de Kendall, tandis que les verbatims ont fourni des témoignages détaillés, éclairant les perceptions et réalités locales. Les résultats montrent que l’agriculture domine l’économie locale et que les revenus agricoles permettent de développer des activités complémentaires : petit commerce (45 %), transformation (36 %), élevage (14 %) et bars (5 %), diversifiant ainsi les sources de revenus et réduisant la vulnérabilité économique. La commercialisation se fait par les marchés locaux (36 %), transfrontaliers (29 %) et intermédiaires (35 %). Les relations entre colons et autochtones sont majoritairement positives, avec une participation sociale élevée (67 %), mais des tensions subsistent, notamment liées aux conflits fonciers, impliquant 66 % des colons, concernant surtout les limites des parcelles (70 %), le droit d’occupation (11 %) et d’autres enjeux économiques (19 %).

Abstract

Borders are areas of high mobility and exchange, but they can also generate tensions related to access to resources and coexistence between populations. This study analyzes the socio-economic and territorial dynamics associated with agricultural settlements in the Benin-Nigerian border zone. Data were collected from 386 participants through questionnaires and interviews, using purposive and snowball sampling methods. The analysis combined descriptive statistics and Kendall's T-test, while the verbatim responses provided detailed testimonies, shedding light on local perceptions and realities.The results show that agriculture dominates the local economy and that agricultural income allows for the development of complementary activities: small-scale trade (45%), processing (36%), livestock farming (14%), and bars (5%), thus diversifying income sources and reducing economic vulnerability. Marketing is carried out through local (36%), cross-border (29%), and intermediary markets (35%). Relations between settlers and indigenous populations are mostly positive, with high social participation (67%), but tensions persist, particularly related to land conflicts, involving 66% of the settlers, mainly concerning plot boundaries (70%), land tenure rights (11%), and other economic issues (19%).

Texte intégral

pp. 273-290

Introduction

1Les zones frontalières, espaces de contact et d'échange entre États, sont des territoires dynamiques où se croisent populations, cultures et activités économiques diverses. Leur situation géographique particulière les place au cœur d'enjeux complexes, notamment en matière de gestion des ressources naturelles, de développement économique et de cohésion sociale (H. Raulin, 2008, p. 35). Au Bénin, les zones frontalières, et plus particulièrement celle avec le Nigéria, caractérisée par une forte porosité et des échanges transfrontaliers intenses, sont le théâtre de dynamiques socio-économiques spécifiques, souvent liées aux activités agricoles (A. Igue, 1994, p. 81).

2L'agriculture, secteur vital pour l'économie béninoise, est un facteur majeur d'occupation de l'espace et de structuration des sociétés rurales (T. Bierschenk et J.P. Olivier de Sardan, 2014, p. 51). Elle contribue significativement à la sécurité alimentaire, à la création d'emplois, à la génération de revenus et à la production de biens et services. Selon les données de la DSA/MAEP (2021), ce secteur représente en moyenne 2% du PIB, 77% des recettes d'exportation et 15% des recettes de l'État, tout en employant plus de la moitié de la population active. De ce fait, l'agriculture constitue un levier important pour la croissance économique rurale et l'amélioration de la sécurité alimentaire (CIRAD, 2013).

3Dans les zones frontalières, cette activité agricole prend une dimension particulière, marquée par des flux migratoires de populations en quête de terres cultivables, conduisant à l'installation de ce que des « colonats agricoles ». Ce terme, employé dans le contexte de cette étude, désigne l'installation et l'exploitation de terres par des populations non autochtones, souvent originaires de régions plus densément peuplées ou confrontées à des contraintes foncières dans leurs zones d'origine.

4L'installation de ces colonats agricoles a des répercussions importantes sur les dynamiques économiques et sociales locales. Sur le plan économique, elle peut entraîner une intensification de la production agricole, une diversification des cultures et une dynamisation des échanges commerciaux transfrontaliers (G. Courade et al.., 2003, p. 187). Cependant, elle peut également générer des concurrences pour l'accès aux ressources, notamment la terre et l'eau, et modifier les systèmes de production traditionnels. Sur le plan social, l'arrivée de ces nouveaux acteurs peut transformer les relations intercommunautaires, créer des tensions liées à la gestion des ressources et aux droits fonciers, mais aussi favoriser des échanges culturels et des formes de coopération (C. Lund, 2002, p. 201).

5La commune de Tchaourou, située à la frontière entre le Bénin et le Nigéria, est caractérisée par une forte activité agricole, une présence significative de populations migrantes et une coexistence de systèmes fonciers traditionnels et modernes. L’émergence de ces colonats soulève des interrogations sur leurs impacts économiques et sociaux, tant pour les communautés des colons agricoles que pour les populations autochtones.

Quels sont les effets des colonats agricoles sur les dynamiques économiques et sociales dans cette région frontalière ?

6L’objectif principal de cette étude est d’analyser l’influence des colonats agricoles sur les dynamiques économiques et sociales autour des frontières bénino-nigérianes. Plus spécifiquement, il s’agit d’évaluer les retombées économiques, de comprendre les mécanismes sociaux liés à l’intégration ou aux conflits entre colons agricoles et autochtones.

7Pour répondre à ces objectifs, l’étude est structurée autour de quatre grandes parties : la méthodologie employée pour la collecte et l’analyse des données, la présentation des résultats observés, la discussion de ces résultats à la lumière des enjeux socio-économiques et territoriaux, et enfin, la conclusion qui synthétise les principales observations et propose des recommandations.

Matériel et méthodes

Milieu de recherche

8L’étude se déroule à Tchaourou (Bénin) et Bukuro (État de Kwara, Nigeria). Tchaourou, commune à statut intermédiaire, est caractérisée par plaines, plateaux et collines, un climat sud-soudanien uni-modal (1000‑1100 mm/an) et une agriculture diversifiée (maïs, riz, soja, arachide, anacarde) soutenant l’économie locale, complétée par l’élevage, la pêche et l’artisanat. La population de 223 138 habitants est dominée par les Bariba, Peulhs et Nagots.

9Bukuro, village frontalier, présente un climat de savane (Aw) avec 26,8 °C et 1024 mm de précipitations annuelles. Son économie rurale repose sur l’agriculture et l’agropastoralisme, avec des cultures variées et des marchés locaux dynamiques. La population est multiethnique, parlant anglais, haoussa, yoruba, igbo et peul.

La carte suivante illustre la situation géographique de la zone d’étude.

Figure 1 : Situation géographique du milieu d’étude

Image 10000201000001FF000001D11AD1C390B1D620C2.png

Kouagou, Janvier 2025

Echantillonnage

10Cette étude sur les colonats agricoles dans la zone frontalière Bénin-Nigéria combine un choix raisonné et la technique de la boule de neige pour atteindre migrants et acteurs clés locaux. Les migrants sélectionnés étaient présents depuis au moins cinq ans, actifs dans l’agriculture et l’agropastoralisme, avec un statut foncier établi. Les autochtones ont été choisis pour diversifier les points de vue sur les relations migrants‑hôtes et les dynamiques foncières. Les villages étudiés sont Kassouala, Kabo, Woria et Bukuro. L’échantillon final comprenait 366 ménages et 20 autorités locales, permettant d’analyser les perspectives agricoles, sociales et institutionnelles sur la cohabitation et la gestion des terres.

Methode de collecte des données

11Afin d'appréhender la complexité des dynamiques liées aux colonats agricoles autour des frontières bénino-nigérianes une approche méthodologique mixte a été privilégiée. Cette approche, combinant des méthodes qualitatives et quantitatives, permet de croiser les données et d'obtenir une compréhension plus complète du phénomène étudié. La collecte de données s'est appuyée sur plusieurs outils : des fiches de lecture pour la revue de littérature, des guides d'entretien pour les entretiens semi-directifs menés auprès des différents acteurs (colons agricoles, populations autochtones et institutions), et des questionnaires pour la collecte de données quantitatives.

Méthode d’analyse des données

12Les données qualitatives ont été analysées par contenu thématique et via l’Analyse Phénoménologique Interprétative (API) pour les entretiens semi-directifs, permettant d’explorer les expériences vécues des producteurs (Paillé & Mucchielli, 2013 ; Apostolidis, 2006). La relation entre la présence des colons agricoles et la fréquence des conflits fonciers a été évaluée par un test du khi-deux avec SPSS, et des verbatims ont illustré les résultats.

Résultats

Influence des colonats agricoles sur les dynamiques économiques autour des Frontières benino-nigeriane

Présence de colonat et creation d’emploi

13La présence de colonats agricoles dans la zone frontalière bénino-nigériane contribue significativement à la création d’activités génératrices de revenus. Le tableau (tabl. 2) présente la répartition des principales activités économiques financées par ces revenus.

14Tableau 2 : Catégorisation des usages faits des revenus issus de la vente des productions agricoles

Variables

Fréquences absolues (%)

Le petit commerce

45,00

Transformtaion

36%

Elevage

14,00

Ouverture de bars

05,00

Total

100,00

Travaux d’enquête de terrain, Janvier 2025

15Les revenus agricoles stimulent le développement d’activités complémentaires dans la zone étudiée. Le petit commerce domine (45 %), suivi de la transformation des produits (36 %), de l’élevage (14 %) et de l’ouverture de bars (5 %). Ces activités diversifient les sources de revenus, valorisent les productions locales et sécurisent les moyens de subsistance, montrant que l’agriculture constitue un levier de diversification et de stabilité économique, améliorant ainsi les conditions de vie des exploitants.

Présence de colonat et l’animation du marché

16Pour mieux comprendre l’organisation de la commercialisation des produits agricoles issus des colonats, il convient de présenter les principaux marchés d’écoulement et les circuits de distribution de ces produits, comme le montre la fig.2

Figure 2 : Marchés de l’écoulement des produits agricoles

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Travaux d’enquête de terrain, Janvier 2025

17Les produits agricoles sont commercialisés de manière équilibrée entre marchés locaux (36 %), transfrontaliers (29 %) et intermédiaires (35 %). Les marchés locaux permettent l’écoulement direct des récoltes, les marchés transfrontaliers favorisent l’ouverture vers les pays voisins, et les intermédiaires élargissent l’accès aux circuits de distribution. La présence des colons agricoles soutient cette diversification, dynamise l’économie rurale et renforce l’insertion régionale des productions agricoles

Ces résultats sont appuyés par les propos suivants :

M. R., colons agricole/Kassouala, (entretien du 15/01/2025) affirme :

« La majorité de nos récoltes sont vendues dans les marchés locaux. C’est plus accessible et on n’a pas besoin de transport coûteux. Mais parfois, les prix sont bas à cause de l’abondance des produits. Pendant la saison des récoltes, il arrive que tout le monde vende en même temps, ce qui fait chuter les prix et nous oblige à écouler nos produits à perte. Si nous avions des moyens de conservation ou de transformation, nous pourrions mieux gérer ces fluctuations. »

18L’analyse de ce témoignage met en évidence l'importance des marchés locaux comme principal canal de vente pour de nombreux producteurs. En effet, ces marchés sont perçus comme accessibles et pratiques, car ils ne nécessitent pas de frais de transport élevés. Cela permet aux producteurs de vendre leurs récoltes rapidement sans avoir à supporter les coûts supplémentaires associés à l'acheminement vers des marchés plus éloignés.

Cependant, cette solution présente également des inconvénients, principalement liés à la saturation du marché local pendant la période des récoltes.

« Je ne vends pas directement sur le marché, ce sont les grossistes qui viennent acheter chez nous. Mais parfois, ils fixent des prix trop bas, et on n’a pas d’autre choix que d’accepter. Eux, ils ont les moyens de stocker et de revendre plus tard à un meilleur prix, tandis que nous, producteurs, devons vendre rapidement pour éviter les pertes. Si nous avions de meilleures infrastructures de stockage ou la possibilité de transformer nos produits, nous serions moins dépendants de ces intermédiaires. » M. R., colons agricole/Woria, (entretien 15/01/2025).

19Le témoignage d’un agriculteur de soja illustre la vulnérabilité des producteurs face aux grossistes, acteurs centraux de la distribution. Dépendants de ces intermédiaires pour écouler leur production, les producteurs subissent des prix d’achat bas, car les grossistes peuvent stocker et revendre lors de périodes de forte demande. Cette relation crée une asymétrie de pouvoir, obligeant les agriculteurs à vendre rapidement pour éviter pertes et détérioration, révélant une dépendance et un désavantage structurel dans les négociations commerciales.

Influence des colonats agricoles sur les dynamiques sociales autour des frontières benino-nigeriane

Perception des relations socio-communautaires entre colons et autochtones

20L’analyse des interactions entre colons agricoles et populations autochtones révèle une dynamique globalement positive. La participation aux événements culturels et sociaux concerne 67 % des colons, favorisant la confiance et le partage des valeurs. Globalement, 80 % des répondants jugent les relations très bonnes ou bonnes, tandis que 17 % les considèrent moyennes et 3 % mauvaises, traduisant quelques tensions. Les mariages mixtes, observés par 84 % des enquêtés, illustrent une forte imbrication sociale. Ces résultats montrent que la présence des colons dépasse l’occupation des terres et s’accompagne d’une intégration progressive, bien que certaines différences culturelles ou économiques continuent de limiter la cohabitation harmonieuse dans une minorité de cas.

Tableau 3 : Perception des relations positives avec les autochtones

Variables

Modalités

Fréquences absolues (%)

Participation à des cérémonies sociales ou culturelles avec les populations autochtones

Oui

67,00

Non

33,00

Relations avec les populations autochtones

Très bonne

65

Bonne

15

Moyennes

17

Mauvaises

3

Mariages mixtes entre migrants et autochtones

Oui

84

Non

16

Résultats d’enquête de terrain, Janvier 2025

Les déclarations suivantes soutiennent ces résultats.

Un colon agricole raconte :

« Depuis mon arrivée ici, j’ai remarqué que les relations avec les autochtones sont assez positives. Au début, je me sentais un peu isolé, mais rapidement, j’ai été invité à participer aux cérémonies sociales et culturelles locales. Cela m’a permis non seulement de mieux comprendre leurs coutumes et traditions, mais aussi d'établir des liens de solidarité. Aujourd'hui, je me sens intégré. Les discussions sur l'agriculture, le partage d'idées et d'expériences avec les habitants du village sont devenues courantes. » T.A., (entretien à Kabo, 14/01/2025).

21Ce témoignage illustre l'importance des événements sociaux et culturels dans l’intégration des migrants et dans le renforcement des liens entre les deux groupes. Ces moments permettent de briser les barrières et d’instaurer un climat de confiance.

De la même manière, une autre personne souligne l'impact de la participation collective :

« Participer aux cérémonies sociales et culturelles des autochtones a vraiment facilité notre intégration. Ces moments sont des occasions où les barrières entre nous et les autochtones tombent. On apprend à mieux se connaître, à comprendre les valeurs et traditions locales, et à partager les nôtres. Ce n’est pas juste une participation symbolique ; c’est un échange réel. » K.E., (entretien à Kabo, 14/01/2025).

22Cela montre que les colons agricoles ne sont pas simplement des observateurs extérieurs, mais qu’ils sont activement engagés dans les pratiques et les valeurs locales. Cette implication renforce la cohésion sociale et permet de créer un espace de convivialité où les différences culturelles se transforment en richesse.

23Les échanges sociaux vont au-delà des simples participations aux événements locaux. Aimé, un colon rencontré à Kabo renchérit :

« Les relations avec les autochtones sont vraiment exceptionnelles. Chaque année, quand il y a des mariages, des fêtes religieuses ou des événements communautaires, nous y participons tous ensemble. C’est dans ces moments que l’on comprend à quel point l’harmonie sociale est importante ici. » B.K., (entretien à Woria, 14/01/2025).

24Cette déclaration illustre l'harmonie et la solidarité qui existent au sein de la communauté, où les événements familiaux et sociaux deviennent des occasions pour tous, qu'ils soient migrants ou autochtones, de célébrer ensemble et de renforcer leur appartenance à une même société.

25Ainsi, il apparaît que les liens sociaux entre les migrants et les autochtones dans la région ne se limitent pas à des échanges ponctuels ou superficiels. Ces relations reposent sur des fondements solides, nourris par des échanges culturels, sociaux et familiaux. Le témoignage de du colon agricole de Kassouala qui explique comment il a été intégré grâce à la participation à des événements locaux résume bien cette dynamique :

« Grâce à ces échanges, nous avons appris à nous connaître, à comprendre les traditions des uns et des autres, et à renforcer les liens de solidarité qui nous unissent. » T.A., (entretien à Kabo, 14/01/2025).

26Ces interactions permettent de créer une véritable synergie entre les deux groupes, qui, bien que différents par leur origine, partagent désormais un objectif commun : renforcer l’harmonie et la coopération au sein de leur communauté.

Conflits fonciers et limites territoriales

Tableau 4 : Niveau d’implication des colons dans les conflits fonciers

Implication des colons dans les conflits fonciers

Pourcentage (%)

Ont été impliqués dans au moins un conflit

66

N’ont été impliqués dans aucun conflit

34

Résultats d’enquête de terrain, Janvier 2025

27Le tableau 4 montre que 66 % des colons ont été impliqués dans au moins un conflit foncier, reflétant la forte pression sur les terres due à la densification agricole et à la cohabitation colons-autochtones. À l’inverse, 34 % n’ont signalé aucun conflit, indiquant une gestion harmonieuse des parcelles ou un accès à des terres sécurisées. Les conflits trouvent leur origine dans divers facteurs liés à l’accès et à l’usage des terres, présentés dans le tableau (tabl.4)

Tableau 5 : Causes des conflits fonciers

Causes de conflit

Pourcentage (%)

Limites de parcelles

70

Droit d’usage des terres

11

Accaparement ou appropriation illégale

9

Concessions contestées

10

Résultats d’enquête de terrain, Janvier 2025

28L’analyse (tabl. 5) montre que 70 % des conflits fonciers concernent les limites de parcelles, reflétant les difficultés de délimitation dans un contexte de forte densification agricole. Les droits d’usage représentent 11 % des conflits, tandis que l’appropriation illégale et les concessions contestées représentent 9 % et 10 %. Ces résultats soulignent que la sécurisation des droits fonciers et la délimitation restent les principaux défis dans la zone frontalière bénino-nigériane.

Discussion

29L’agriculture domine l’économie locale, soutenant le commerce, l’artisanat et le transport. Les revenus agricoles financent des activités complémentaires : petit commerce (45 %), transformation des produits agricoles (36 %), élevage (14 %) et ouverture de bars (5 %), contribuant à réduire la précarité et améliorer les conditions de vie, comme le note A. Mboungue (2021, p. 67) sur la résilience économique des ménages diversifiés. La commercialisation suit des circuits variés : marchés locaux (36 %), transfrontaliers (29 %) et ventes par intermédiaires (35 %), reflétant une stratégie visant à multiplier les opportunités économiques. Ces résultats confirment que la diversification des marchés et des revenus renforce la stabilité économique et la sécurité alimentaire des producteurs (Treyer et al., 2019, p. 8 ; A. B. S. Alam et al., 2016).

30Les marchés locaux se distinguent par leur rôle moteur dans la dynamisation de l’économie rurale, en offrant aux producteurs des débouchés de proximité. Selon M. Kalkuhl et al.. (2015, p. 20), un meilleur accès à ces marchés, associé à une diversification de la production, favorise une hausse des revenus et une réduction de la pauvreté. Par ailleurs, la part importante des échanges transfrontaliers (29 %) traduit la capacité des colons à valoriser leurs produits au-delà des frontières nationales, grâce à leur mobilité et à la proximité des axes commerciaux. Ces observations rejoignent les analyses de T. Reardon et al.. (2018, p. 10), qui mettent en avant l’importance des marchés d’exportation pour les petits producteurs, tout en soulignant les défis liés aux exigences de qualité et à la logistique

31La forte présence des intermédiaires dans la commercialisation des produits agricoles (35 %) souligne leur rôle central dans la mise en relation des producteurs avec des marchés plus étendus. Cette situation s’explique par le fait que de nombreux colons n’ont pas toujours les moyens logistiques ou les contacts nécessaires pour accéder directement à des marchés plus éloignés. Les intermédiaires comblent ce manque en facilitant l’écoulement des produits, mais leur intervention peut réduire la part des revenus revenant aux producteurs, comme le note T. J. Wise (2017, p. 27). Cette dualité montre que, bien que la présence d’intermédiaires permette une meilleure commercialisation, elle peut également accentuer certaines inégalités économiques, incitant les producteurs à rechercher simultanément d’autres débouchés pour sécuriser leurs revenus.

32Sur le plan social, les relations entre colons agricoles et populations autochtones apparaissent globalement positives, mais avec des nuances. La participation des colons aux cérémonies et activités sociales atteint 67 %, ce qui traduit un effort volontaire d’intégration et de création de liens communautaires. Cependant, 33 % des colons restent en marge, ce qui peut s’expliquer par des différences culturelles, des contraintes de temps liées aux activités agricoles ou des conflits d’intérêts fonciers. La perception générale des relations est largement favorable : 80 % des répondants jugent les relations positives, dont 65 % très bonnes, tandis que 20 % évoquent des tensions ponctuelles, souvent liées à la gestion des terres. Ces observations confirment les analyses de T. Sikor et D. Müller (2009, p. 66), selon lesquelles l’accès aux ressources foncières est un facteur déterminant dans les dynamiques sociales locales.

33Le mariage mixte, observé par 84 % des répondants, illustre une intégration sociale avancée et constitue un vecteur de consolidation des liens entre communautés. Cette pratique traduit une stratégie d’alliance sociale permettant d’atténuer les tensions et de renforcer la coopération entre colons et autochtones. Comme le souligne Toulmin (2009, p. 16), ces alliances familiales jouent un rôle essentiel dans la stabilisation des relations et la réduction des conflits identitaires.

34Ainsi, bien que l’intégration sociale des colons agricoles soit en grande partie réussie, elle reste conditionnée par la gestion foncière et les rapports économiques locaux. La cohabitation harmonieuse dépend de mécanismes de médiation adaptés, capables de réguler les conflits fonciers et de garantir que la diversification économique profite équitablement à toutes les parties. Cette analyse montre que la dimension sociale et économique est étroitement liée : une meilleure L’analyse révèle que 66 % des colons ont été impliqués dans des conflits fonciers, dont 70 % concernent des différends liés aux limites des parcelles. Ce constat rejoint les observations de J. D. Rausch (2016, p. 67), qui souligne que les conflits entre migrants agricoles et populations autochtones en Afrique de l’Ouest sont souvent causés par la concurrence pour des ressources limitées et par l’absence de délimitations claires des terres.

35Par ailleurs, F. Boamah (2017, p. 15) note que l’insécurité perçue autour du droit d’occupation des terres constitue une source fréquente de tensions, ce qui est confirmé dans cette étude, où 11 % des conflits sont liés à cette problématique. Enfin, 19 % des différends trouvent leur origine dans d’autres causes, telles que l’exploitation des ressources naturelles ou les rivalités économiques, des facteurs également soulignés par J. D. Rausch (2016, p. 70) comme des moteurs des transformations sociales et économiques induites par l’expansion agricole.

36Ainsi, bien que l’intégration sociale des colons agricoles soit globalement positive, elle reste confrontée à des défis liés à la gestion foncière et aux rapports économiques, soulignant l’importance de mécanismes de médiation et d’une gouvernance foncière adaptée pour assurer une cohabitation harmonieuse entre colons et autochtones.

Conclusion

37Cette étude met en évidence le rôle structurant des colonats agricoles dans l’économie de la zone frontalière bénino-nigériane. L’agriculture apparaît comme le principal moteur d’emplois et de revenus, favorisant le développement d’activités connexes telles que le commerce, la transformation des produits agricoles et l’élevage. La commercialisation des productions s’effectue à travers des circuits diversifiés, incluant les marchés locaux, les échanges transfrontaliers et l’intervention d’intermédiaires, ce qui contribue à sécuriser les revenus des exploitants et à élargir les débouchés économiques.

38Sur le plan social, les relations entre colons et populations autochtones sont globalement harmonieuses. La participation aux activités sociales et culturelles, ainsi que les mariages mixtes, témoignent d’une intégration progressive des colons dans les communautés locales. Cependant, certaines tensions persistent, principalement liées aux conflits fonciers et aux enjeux économiques associés à l’occupation des terres.

39L’étude présente toutefois certaines limites. Les données reposent en partie sur des réponses subjectives et des perceptions issues des entretiens, ce qui peut introduire des biais. De plus, l’échantillon, bien que représentatif des zones étudiées, ne permet pas de généraliser les résultats à l’ensemble de la frontière bénino-nigériane. Enfin, l’analyse demeure partielle concernant l’impact des politiques foncières et des dynamiques migratoires sur les interactions socio-économiques.

40Des recherches futures pourraient adopter une approche méthodologique mixte et prolongée afin de mieux comprendre ces interactions, d’évaluer l’influence des politiques foncières et de cerner les effets à long terme de la présence des colonats agricoles sur le développement territorial et social de la zone frontalière.

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Pour citer ce document

M’po Abraham KOUAGOU N’TCHA et Comlan Julien HADONOU, «Colonats agricoles dans la zone frontalière Benino-nigeriane : dynamiques socio-économiques et territoriales», Mu Kara Sani [En ligne], Dossier, N°42-Dec 2025, N°42-Spécial, mis � jour le : 23/02/2026, URL : https://www.mukarasani.com:443/mukarasani/index.php?id=1041.

Quelques mots à propos de :  M’po Abraham KOUAGOU N’TCHA

(Doctorant)

Laboratoire d'Analyse et de Recherches sur les Dynamiques Économiques et Sociales (LARDES)

Ecole Doctorale des Sciences Agronomiques et de l’Eau (EDSAE)

Université de Parakou (UP)

kouagouabraham@gmail.com

Quelques mots à propos de :  Comlan Julien HADONOU

(Professeur Titulaire des Universités du CAMES)

Laboratoire d'Analyse et de Recherches sur les Dynamiques Économiques et Sociales (LARDES)

Ecole Doctorale des Sciences Agronomiques et de l’Eau (EDSAE)

Université de Parakou (UP), République du Bénin

julienhadonou@gmail.com