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N°42-Spécial
Migrations et peuplement dans la vallée moyenne du fleuve Niger de la fin du Néolithique au 11ème siècle
Résumé
Au néolithique, le fleuve Niger était particulièrement puissant et la fréquentation de ses rives était très réduite du fait de la faible densité de population. Cependant, l’occupation commence à devenir un peu plus systématique à partir de la fin de 1er millénaire av J-C., époque où commencent à apparaitre les peuples historiques, dont les déplacements, en latitude et en longitude, avec le Niger comme axe de référence, seront incessants au cours de l’histoire. Les populations sub-sahariennes et sahéliennes étant intimement liées, leur rapprochement, voire leur parenté remonteraient certainement au Néolithique. Elles ont en effet subi les mêmes évolutions écologiques et ont eu des modes de vie et des économies semblables. Par conséquent, la présente communication, portera sur les migrations et les contacts des populations du Soudan Nigérien en général et de la vallée moyenne du fleuve Niger en particulier.
Abstract
In Neolithic times, the Niger River was particularly powerful, and occupation of its banks was very limited due to low population density. However, occupation began to become a little more systematic from the end of the 1st millennium BC, when historical peoples began to appear, whose movements, in latitude and longitude, with the Niger as their axis of reference, would be incessant throughout history. As sub-Saharan and Sahelian populations are closely linked, their rapprochement, or even kinship, certainly dates back to the Neolithic period. They underwent the same ecological evolutions, and had similar lifestyles and economies. Therefore, this paper will focus on the migrations and contacts between the populations of the Niger Sudan in general and the middle Niger River valley in particular.
Table des matières
Texte intégral
pp. 287-305
Introduction
1La vallée moyenne du fleuve Niger, objet de la présente étude, est localisée au Sud-ouest du Niger. Située à la charnière du climat tropical aride et du climat tropical humide, cette partie du fleuve Niger présente des particularités marquées par le passage progressif du Sahara au Sahel (Vernet, 1996 p.9).
2Cet espace, située au cœur de l'Afrique de l'Ouest, représente une zone stratégique pour comprendre les dynamiques de peuplement et les interactions culturelles à travers les âges. Dès la fin du Néolithique, cette région a été le théâtre de transformations écologiques et culturelles majeures, qui ont façonné les mouvements humains et les structures sociales.
3Les premières occupations humaines durables dans la vallée moyenne du fleuve Niger apparaissent au cours du second millénaire avant J-C., en lien avec des dynamiques d’adaptation aux changements climatiques et environnementaux. Les données archéologiques issues du site d’Ounjougou, situé sur le plateau de Bandiagara, témoignent d’une présence humaine structurée datée d’environ 1800 à 1400 av. J.-C. Cette phase correspond à l’installation de groupes agropastoraux ayant développé des traditions techniques et culturelles propres, en interaction avec les aires sahéliennes voisines (Huysecom et al. 2004, p.580 ; Ozaine et al. 2009, p.460).
4Au fil des siècles, la vallée du Niger est devenue un carrefour de migrations et d’échanges, en partie grâce à la centralité du fleuve comme axe de communication (Ozainne, 2013, p. 118‑120). Ces flux humains ont contribué à l’émergence de sociétés et cultures complexes depuis le paléolithique avec l’Acheuléen (Ide, 2000) jusqu’au post néolithique notamment à partir du Ier millénaire av. J.-C., avec l’apparition de la métallurgie du fer et l’intensification des échanges commerciaux (McIntosh, 1998, p. 73).
5Cet article se propose d’analyser les principales étapes des migrations et de l’occupation humaine dans la vallée moyenne du Niger, en mettant en évidence les changements dans les modes de vie, les adaptations écologiques et les dynamiques culturelles du Néolithique à l’aube de l’islamisation au XIᵉ siècle.
Contexte et justification
6La vallée moyenne du fleuve Niger occupe une position stratégique au cœur de l’Afrique de l’Ouest. Cette région, au carrefour des axes sahéliens, sahariens et forestiers, a connu des dynamiques d’occupation humaine complexes, marquées par des innovations techniques, des échanges culturels, des déplacements de populations et une transformation continue du paysage culturel (Doudou, 2025, p.4). Cependant, à l’époque néolithique, la fréquentation des rives du fleuve restait limitée, en raison de la puissance des crues et d’une densité de population encore faible (Dévisse et Vernet, 1993, p.15).
7À partir de la fin du Ier millénaire avant J-C, un changement majeur s’opère : les occupations humaines deviennent plus régulières et diversifiées. Les déplacements de populations motivés par des facteurs climatiques, économiques et politiques s’intensifient, faisant de la vallée moyenne un espace de convergence. Les données archéologiques, appuyées par les traditions orales, témoignent de contacts anciens et répétés entre les groupes sahéliens et soudaniens, notamment entre les ancêtres des Soney, des Proto-moose et d’autres communautés voisines (Ozainne, 2013, pp. 118-120 ; Sedogo, 2012, p. 91).
8L’intérêt scientifique de ce sujet réside dans la possibilité de reconstituer, grâce au croisement des sources archéologiques, linguistiques et historiques, les itinéraires migratoires et les processus de peuplement qui ont façonné cette région entre la fin du Néolithique et le XIe siècle. L’étude de ces mouvements humains permet également de mieux comprendre les mécanismes d’adaptation aux transformations environnementales, ainsi que la formation des identités culturelles dans l’espace nigérien.
9En outre, la recherche sur les migrations et le peuplement de la vallée moyenne du Niger contribue à enrichir la connaissance du passé africain en redonnant une visibilité aux sociétés anciennes, souvent marginalisées dans les récits historiques globaux. Elle s’inscrit ainsi dans une démarche visant à mettre en valeur le patrimoine archéologique du Niger et à éclairer les dynamiques à long terme qui ont préparé l’émergence des formations politiques médiévales de la région.
Problématique et objectifs
10Malgré l’importance historique et culturelle de la vallée moyenne du fleuve Niger, la compréhension fine des processus de peuplement qui s’y sont déroulés reste partielle. Les sources archéologiques, bien que de plus en plus nombreuses, demeurent parfois fragmentaires et nécessitent d’être croisées avec d’autres types de données linguistiques, ethnographiques et paléoenvironnementales pour restituer une image plus complète des dynamiques passées.
11La question centrale qui se pose est la suivante : quels facteurs ont déterminé les migrations et le peuplement dans la vallée moyenne du fleuve Niger entre la fin du Néolithique et le XIe siècle, et comment ces mouvements ont-ils façonné les sociétés et cultures locales ?
Ce questionnement soulève plusieurs sous-interrogations :
-
Quels itinéraires migratoires ont été empruntés par les populations sub-sahariennes et sahéliennes ?
-
Quelles interactions et échanges ont eu lieu entre les groupes autochtones et les nouveaux arrivants ?
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Quel a été l’impact des fluctuations climatiques et environnementales sur la répartition des populations ?
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En quoi ces mouvements ont-ils contribué à l’émergence de nouvelles formes d’organisation sociale, économique et culturelle ?
Objectifs de l’étude
12
L’objectif principal de cette recherche est de reconstituer les grandes étapes des migrations et du peuplement dans la vallée moyenne du fleuve Niger au cours de la période considérée. Plus spécifiquement, il s’agit de :
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Identifier les principaux foyers de peuplement et leurs évolutions chronologiques.
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Déterminer les facteurs environnementaux, économiques et sociaux ayant influencé les déplacements humains.
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Analyser les contacts culturels et les échanges matériels entre les différentes communautés.
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Mettre en évidence les apports de l’archéologie dans la compréhension des dynamiques de peuplement anciennes.
13Cette approche permettra de contribuer à la valorisation et à la sauvegarde du patrimoine archéologique nigérien, tout en enrichissant la connaissance scientifique des sociétés pré- et protohistoriques ouest-africaines.
Cadre géographique et environnemental
Localisation et limites de la vallée moyenne du Niger
14La vallée moyenne du Niger s’étend principalement sur le territoire de l’actuel Mali et du Niger, avec des prolongements vers le Burkina Faso et le nord du Bénin. Elle correspond à la portion comprise entre Tombouctou au nord-ouest et la boucle du Niger vers Say et Gao à l’est. Cette zone occupe une position de carrefour entre le Sahara, le Sahel et la zone soudanienne, ce qui explique son rôle stratégique dans les échanges et les migrations (Gallais, 1967, p. 42).
15Les limites géographiques ne sont pas strictement naturelles, mais se définissent par la dynamique du fleuve et de ses plaines inondables. Cette articulation entre cours d’eau, zones de pâturage et terres agricoles fertiles a favorisé l’installation humaine et le développement de centres proto-urbains comme Djenné-Djeno (McIntosh, 1998, p. 33).
Carte : Carte bassin actif du fleuve Niger
16Niger
; le cours du moyen Niger, bief compris entre Tossaye (Mali) et Malanville (Bénin)
MAMADOU Ibrahim, 2012, p. 94
Caractéristiques climatiques et hydrologiques
17Le climat de la vallée moyenne du Niger est marqué par une alternance entre saison sèche et saison des pluies, avec une forte variabilité interannuelle. Cette irrégularité a toujours exercé une influence sur les systèmes de subsistance, imposant aux populations d’adapter leurs pratiques agricoles et pastorales (Ozainne, 2013, p. 119).
18Le fleuve Niger, véritable axe vital, joue un rôle déterminant. Son régime de crue et de décrue conditionne la fertilité des sols et rend possible la riziculture africaine ainsi que des pratiques pastorales adaptées aux plaines inondables (Gallais, 1967, p. 65). Ce caractère hydrologique particulier a favorisé la mise en place d’une économie mixte intégrant agriculture, pêche et élevage, tout en structurant les modes de peuplement.
Ressources naturelles et potentialités économiques
19La richesse en ressources naturelles constitue un atout majeur de la vallée moyenne du Niger. Les plaines fertiles ont permis le développement de l’agriculture (mil, sorgho, riz africain), tandis que les zones de pâturage favorisaient l’élevage bovin et ovin. La pêche, abondante dans les affluents et les zones marécageuses, complétait l’alimentation et soutenait les échanges locaux (McIntosh, 1998, p. 72).
20Par ailleurs, la présence de gisements de minerai de fer et d’argile a encouragé le développement d’artisanats spécialisés, notamment la métallurgie et la céramique. Ces activités constituaient non seulement une base économique, mais aussi un vecteur de prestige social et de relations commerciales à longue distance (Holl, 2009, p. 58).
Origines et migrations des populations
Origines sahariennes et protohistoriques
21La fin du néolithique est donc une période charnière dans le processus du peuplement du Sahel ouest-africain. L’analyse des traditions céramiques de la zone permet de donner un cadre chrono-culturel aux migrations saharo-sahéliennes des populations néolithiques, migrations liées à la crise climatique (Doudou, 2025, p. 81).
22Les premières populations qui se sont installées dans la vallée moyenne du Niger proviennent en grande partie du Sahara. En effet, la désertification progressive amorcée vers le IIIe millénaire av. J.-C. a poussé des groupes sahariens à migrer vers le sud, à la recherche d’environnements plus favorables (Ozainne, 2013, pp. 118-120). Ces migrations ont marqué une rupture importante, car elles ont introduit de nouvelles techniques de subsistance, telles que l’élevage et l’agriculture, adaptées aux conditions sahéliennes.
23Les données archéologiques confirment la présence de cultures néolithiques avancées dans cette région, avec la maîtrise de la céramique, de la taille du silex et du polissage de la pierre. Ces premiers peuplements posent les bases de l’occupation continue de la vallée, qui deviendra progressivement un espace de convergence interrégionale (Gallais, 1967, p. 40).
Photo : Tessons (Bords à l’exception de f-5) à dégraissant à minéral provenant du sondage de Tondi Gamey

Guillon, 2013, p. 15
Photo : Répartition des occupations néolithique au nord du bassin versant de Bangu Kirey

Guillon, 2013, p. 160
24D’après Boubou Hama s’inspirant du manuscrit d’Aoudar, les Moose, venus du Sahara où ils vivaient au stade de clan, descendirent plus tard au Sud dans le Dallol Bosso où ils organisent leur premier Etat dont la capitale fut d’abord Rozi puis Dyamare qui donna son nom à l’ensemble du pays (Hama, 1966, pp. 210-212). Ils ont également occupé les hauteurs du Tibesti, des Kurumba, des Gurma (Hama, 1966 p. 197) et des Nioniose. Jean Hugot rapporte aussi l’occupation du Tibesti par les Kurumba.
Les grandes vagues migratoires
25À partir du IIe millénaire av. J.-C., la vallée connaît de nouvelles vagues migratoires liées à l’évolution des conditions climatiques et aux dynamiques sociales. Ces déplacements concernent des groupes sahéliens, mais aussi des populations venues du nord-est et de l’ouest africain (Holl, 2009, p. 59).
26Ainsi, au premier millénaire, les peuples actuels commencent à occuper les régions où ils sont aujourd’hui installés, dans un environnement qui se rapproche du nôtre et qui est surtout de plus en plus tributaire du niveau des précipitations (Gado, et al., 2000, p. 25).
27Parmi les groupes les plus marquants figurent les Soŋey, qui ont établi une base solide dans la région et qui seront à l’origine du futur empire soŋey, ainsi que les Proto-moose, qui semblent avoir partagé des territoires avec eux (Sedogo, 2012, p. 91). Les traditions orales soulignent l’existence de contacts étroits entre ces communautés, parfois marqués par des alliances, des échanges et des rivalités.
28Ces mouvements migratoires ne furent pas seulement démographiques, mais aussi culturels : ils ont diffusé des pratiques agricoles (riziculture, culture du mil), religieuses (cultes liés aux ancêtres et aux esprits de la nature) et artisanales (métallurgie du fer, tissage).
Processus d’intégration et de différenciation
29Le peuplement de la vallée moyenne du Niger s’est construit à travers des processus d’intégration et de différenciation. D’une part, les contacts entre groupes ont favorisé des échanges linguistiques, matrimoniaux et économiques, renforçant ainsi la cohésion sociale. D’autre part, des divisions politiques et identitaires sont apparues, donnant naissance à des entités distinctes comme les Zarma, les Gurmance ou encore les premières formations Soŋey (McIntosh, 1998, p. 74-75).
30Dans la vallée moyenne du fleuve Niger, de nombreux sites d’habitats sont connus depuis 2000 ans. Les plus importants sont : Yasan-Firghun (VIIe-Xe s) ; Gabu-Kandaji (VIIe-Xe s) ; Theim-Kareygusu (Xe-XIIIe s) ; Kareygoru site à statuettes en terre cuite (IVe-XIIe s), comporte à peu de distance, 6 tumulis funéraires alignés sur la rive du fleuve, que la tradition historique considère comme les tombeaux des rois Gurmance (XIIIe-XIVe s). (Gado., et al., 2000, p 48). Le site le plus remarquable est celui de Bura, une nécropole funéraire de la région de Téra, fouillée par B. Gado et son équipe. Sur ce site, 690 poteries généralement surmontées de statuettes anthropomorphes ont été découvertes. Le peuplement de cette zone remonte de la préhistoire, comme l’attestent les outillages anciens. Certains sites historiques remontent du 6ème siècle avant J.C : le cas du site de Bura. L’histoire du peuplement et les manifestations socio-culturelles dérivent du brassage de différents peuples qui vivent dans cet espace.
31Par ailleurs, il ressort que les premiers occupants de la période historique d’après les traditions rapportées par les populations étaient les Moose, les Gurma, les Yoruba, les Gurunsi, les Busance etc. Ensuite sont venus les Soŋey, les Zarma, les Touareg et les Peul (Doudou, 2025, p. 291).
32Ces dynamiques démontrent que la vallée n’a pas été peuplée par une seule culture homogène, mais qu’elle a constitué un véritable creuset de civilisations, où les interactions constantes entre migrants et autochtones ont façonné une mosaïque culturelle complexe (Insoll, 2012, p. 146).
Peuplement et organisation sociale
Modes de subsistance et économie agropastorale
33Le peuplement de la vallée moyenne du Niger à partir du Néolithique final repose sur une économie diversifiée et adaptée à l’environnement fluvial et sahélien. L’agriculture y occupe une place centrale, notamment avec la culture du riz africain (Oryza glaberrima), du mil et du sorgho, qui constituent des bases alimentaires durables (McIntosh, 1998, p. 72).
34À ces pratiques agricoles s’ajoutent la pêche et l’élevage bovin, ovin et caprin, particulièrement développés dans les plaines inondables et les zones de pâturage saisonnier (Gallais, 1967, p. 65). Ces activités complémentaires ont permis aux populations de diversifier leurs ressources et d’assurer une relative sécurité alimentaire, même dans des contextes climatiques instables.
Organisation sociale et structures communautaires
35Les communautés de la vallée se caractérisaient par une organisation sociale hiérarchisée et complexe. Les fouilles de sites comme Djenné-Djeno révèlent l’existence d’une stratification sociale dès le premier millénaire av. J.-C., avec des indices d’autorité politique, de spécialisation artisanale et de différenciation statutaire (McIntosh, 1998, p. 74-76).
36Les groupes lignagers constituaient l’unité de base de l’organisation sociale. Le pouvoir politique était exercé par des chefs de clans ou de villages, dont l’autorité reposait sur la maîtrise des ressources, le contrôle des terres agricoles et des points d’eau. La religion, fondée sur le culte des ancêtres et des divinités liées à la nature, renforçait cette organisation, en légitimant les autorités locales (Holl, 2009, p. 60).
37Cette structuration sociale favorisait la coopération, mais engendrait aussi des tensions entre groupes voisins, pouvant aboutir à des alliances, des conflits ou des migrations secondaires.
Innovations techniques et réseaux d’échanges
38La vallée moyenne du Niger se distingue également par ses innovations techniques, en particulier la métallurgie du fer, attestée dès le premier millénaire avant J C. Cette activité artisanale permit non seulement l’amélioration des outils agricoles et des armes, mais contribua aussi à l’émergence d’artisans spécialisés jouant un rôle central dans l’économie et le prestige social (Holl, 2009, p. 62).
39Les productions locales, notamment la céramique, les objets métalliques et les tissus, furent intégrées dans des réseaux d’échanges régionaux et transsahariens. Ces circuits commerciaux reliaient la vallée aux populations sahariennes, puis, progressivement, au monde méditerranéen (Insoll, 2012, pp. 145-147). Ces échanges participèrent à la circulation des biens matériels, mais aussi des idées, des pratiques religieuses et des innovations culturelles.
40Ainsi, loin d’être isolée, la vallée moyenne du Niger apparaît dès cette période comme un espace ouvert, dynamique et profondément connecté aux grands courants civilisationnels de l’Afrique ancienne.
Peuplement et organisation des communautés
Une dynamique de peuplement non linéaire
41L’analyse du peuplement de la vallée moyenne du Niger révèle un processus complexe, marqué par des phases d’expansion, de crise et de réorganisation. Contrairement à l’image d’une occupation continue et homogène, les données archéologiques montrent des alternances de densité démographique, en lien avec les conditions climatiques et les mobilités humaines (Gallais, 1967, p. 53). Les migrations sahariennes, sahéliennes et soudaniennes ont successivement façonné la diversité culturelle et linguistique de la région.
Résilience et adaptation des sociétés locales
42Les populations ont su tirer profit d’un environnement parfois contraignant, en développant des stratégies de résilience. La maîtrise du système de crues du Niger pour l’agriculture, l’adaptation des pratiques pastorales aux cycles saisonniers, et la diversification économique (agriculture, pêche, élevage, artisanat) témoignent d’une grande capacité d’innovation et d’adaptation (Ozainne, 2013, p. 120).
43Cette résilience s’accompagne d’une organisation sociale flexible, fondée sur les lignages, mais ouverte aux alliances, aux échanges matrimoniaux et aux intégrations de groupes migrants. Elle a permis de maintenir la cohésion des communautés malgré les pressions extérieures et les crises internes.
Interactions et émergence de formations politiques
44La vallée moyenne du Niger se distingue par son rôle de carrefour culturel. Les échanges transsahariens et interrégionaux ont non seulement favorisé la circulation des biens matériels (fer, céramiques, tissus, produits agricole), mais aussi des idées et des institutions sociales (Insoll, 2012, p, 146).
45Ces interactions ont contribué à la formation de noyaux politiques précoces, comme le royaume de Kukia et les premiers états Soŋey. Ces structures annoncent les grands royaumes médiévaux de l’Afrique de l’Ouest, en particulier l’Empire du Ghana et l’Empire Soŋey, qui vont marquer l’histoire régionale à partir du XIe siècle (Holl, 2009, p. 62).
46Ainsi la vallée moyenne du fleuve Niger apparaît comme un laboratoire historique, où migrations ; innovations techniques et dynamiques sociales se sont conjuguées pour donner naissance à des sociétés complexes et hiérarchisées.
Facteurs déterminants dans la structuration du peuplement
47La structuration du peuplement dans la vallée moyenne du Niger, de la fin du Néolithique au XIe siècle, résulte d’une combinaison complexe de facteurs environnementaux, économiques, sociaux et politiques.
Influence du fleuve Niger comme axe de circulation et d’échanges
48Le fleuve Niger constitue l’élément structurant majeur de l’occupation humaine dans la région. Il offre non seulement une ressource hydrique indispensable à l’agriculture et à l’élevage, mais sert également de voie naturelle de communication et d’échanges entre les communautés. Les études paléoenvironnementales montrent que les variations saisonnières de son débit ont favorisé l’émergence d’un calendrier agricole stable, condition nécessaire au développement de villages permanents (Gallais, 1967, pp. 45-46). Cette accessibilité a aussi facilité la circulation d’objets, de techniques et d’idées, renforçant les liens interrégionaux.
Impact des changements climatiques sur la mobilité
49Les dynamiques climatiques ont joué un rôle déterminant dans les mouvements de populations à travers la vallée moyenne du Niger. Au cours de l’Holocène moyen et récent, la région a connu une alternance de phases humides et arides qui ont directement influencé la répartition des ressources naturelles, les modes de subsistance et les systèmes d’occupation de l’espace (Huysecom et al., 2004, p. 582 ; Ozainne et al., 2009, p. 460).
50Les données archéologiques et paléoclimatiques indiquent que la période étudiée est marquée par des phases successives d’humidification et d’aridification (Maley, 2000, p. 74). Les épisodes de sécheresse ont entraîné des déplacements de populations vers les zones plus favorables du bassin du Niger, tandis que les phases humides ont permis l’expansion agricole et l’occupation de nouvelles terres. Ce facteur climatique, conjugué à la pression démographique, explique en partie la mobilité récurrente et les réorganisations spatiales observées dans la vallée.
Poids des réseaux commerciaux et culturels
51Dès le premier millénaire avant J C, la vallée s’intègre à un réseau d’échanges à large échelle, reliant les zones sahariennes, sahéliennes et forestières (Haaland & Shinnie, 1985, p. 123). Les flux commerciaux portaient sur des produits de première nécessité, mais aussi sur des biens de prestige tels que l’or, les perles et les tissus qui contribuaient à renforcer le statut des élites locales. Parallèlement, ces échanges s’accompagnaient de transferts culturels et technologiques, comme la métallurgie du fer ou certaines formes de céramique décorée, jouant un rôle majeur dans la transformation des sociétés.
52En somme, le peuplement de la vallée moyenne du Niger est le produit d’un équilibre dynamique entre un environnement favorable, des innovations techniques et des réseaux d’échanges actifs. Ces facteurs, loin d’agir séparément, se sont combinés pour façonner un espace humainement dense, économiquement intégré et culturellement diversifié.
Conclusion
53De la fin du Néolithique au XIe siècle, la vallée moyenne du fleuve Niger a été le théâtre d’un processus complexe de peuplement, marqué par des migrations successives, des adaptations environnementales et l’intégration de diverses innovations techniques. La position stratégique du fleuve en a fait un axe majeur de communication et d’échanges, favorisant la rencontre et le brassage de populations issues de divers horizons culturels et géographiques.
54L’archéologie met en évidence non seulement la continuité d’occupation, mais aussi les transformations sociales liées à la maîtrise de l’agriculture, de l’élevage et de la métallurgie du fer. Ces facteurs, conjugués à l’intégration de la région dans des réseaux commerciaux à longue distance, ont contribué à l’émergence de sociétés hiérarchisées et dynamiques.
55Toutefois, le développement de ces communautés ne fut pas exempt de ruptures : variations climatiques, déplacements forcés et réorganisations spatiales ont rythmé l’histoire de la vallée. Ce constat rappelle que les trajectoires de peuplement ne sont jamais linéaires, mais le résultat d’interactions constantes entre l’environnement, les techniques et les dynamiques sociales.
56Aujourd’hui, les vestiges matériels de cette histoire représentent un patrimoine culturel d’une valeur exceptionnelle. Leur protection, leur étude approfondie et leur valorisation s’imposent non seulement pour préserver la mémoire historique des populations locales, mais aussi pour enrichir la compréhension globale des processus de peuplement en Afrique de l’Ouest.
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Pour citer ce document
Quelques mots à propos de : Salamatou DOUDOU
Docteure en Archéologie
Université Abdou Moumouni, Niamey Niger
Institut de Recherches en Sciences Humaines
salamatadoudou@gmail.com