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N°42-Spécial
Migrer pour vivre et vivre pour migrer
Résumé
Derrière toute migration il y a une histoire personnelle, motivations, parcours, imaginaire, rêves. Les motivations et même le parcours peuvent changer : au début on décide le voyage, après c'est le voyage qui 'nous décide'. Il y a un processus de déracinement, la perte du 'paysage' habituel, les repères normaux. C'est une expérience de transformation, une mort et une résurrection, un changement. Une sorte d'initiation qui se vit. Cela avec souvent une certaine dose de violence et de souffrance qui se vit pendant les trois étapes : départ-voyage- arrivé. Chacune de ces étapes possède son fardeau et ses possibilités d’épanouissement.
Abstract
Behind every migration, there is a personal story, motivations, journey, imagination, dreams. The motivations and even the journey can change: at first, we decide the trip, and then it's the trip that 'decides us.' There is a process of uprooting, the loss of the usual 'landscape,' the normal reference points. It is an experience of transformation, a death and a resurrection, a change. A kind of initiation that is lived. This often comes with a certain dose of violence and suffering experienced during the three stages: departure-journey-arrival. Each of these stages has its burden and its possibilities for flourishing.
Table des matières
Texte intégral
pp.69-97

Cet article est tiré de la présentation de Mauro Armanino, Responsable de l’Université du Bien Commun (UBC) pendant la Conférence “Migrer pour vivre et vivre pour migrer, organisée par IRSH dans le cadre du projet « Promotion de la coexistence pacifique, de la protection, et de dialogue interreligieux au Niger » AID 012970/01/4, projet financé par l'Agence Italienne de Coopération au Développement.
Cette publication a été réalisée avec la contribution de l’Agence Italienne pour la Coopération au Développement. Le contenu de cette publication est exclusif responsabilité de Nexus ER ETS et ne représente pas nécessairement le point de vue de l’Agence.
Introduction
1Près de 9 000 morts en 2024. Il n’y a jamais eu autant de décès sur les routes migratoires dans le monde « Une tragédie inacceptable que l’on peut éviter. » L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a révélé, vendredi 21 mars, les chiffres de la mortalité migratoire mondiale : en 2024, au moins 8 938 personnes sont mortes sur les routes de l’exil. C’est plus qu’en 2023, année qui était déjà la plus meurtrière de la décennie. « Le nombre croissant de migrants morts dans le monde est une tragédie qui est inacceptable et que l’on peut éviter », a commenté la Directrice générale adjointe de l’OIM, Ugochi Daniels, dans un communiqué. L’instance précise que le bilan réel est « probablement bien plus élevé » car de nombreux décès ne sont pas documentés. Faute de transit sûr et légal, des centaines de milliers de personnes tentent leur chance chaque année dans des conditions dangereuses. La traversée de la Méditerranée reste la route la plus meurtrière au monde pour les migrants, en 2023 ; l’OIM y enregistrait 3 129 décès et disparitions – contre 2 452 en 2024.
2Ousmane Sylla, 22 ans, s'est pendu dimanche dans un centre de séjour pour étrangers (CPR) près de Rome. Dans un message en français sur un mur du centre, il a écrit : "Si je meurs, j'aimerais qu'on renvoie mon corps en Afrique". Le parquet a ouvert une enquête pour "incitation au suicide" et ordonné une autopsie, selon cette source. Le parquet italien a ouvert une enquête après le suicide dans un centre de rétention d'un demandeur d'asile guinéen qui séjournait depuis plusieurs mois dans ces structures critiquées par les ONG, a-t-on appris lundi de source judiciaire. La mort tragique du jeune migrant débouté de sa demande a provoqué la colère des autres personnes en rétention qui ont mis le feu à des matelas et jeté des objets sur les forces de l'ordre. Le face-à-face a duré toute la journée à l'issue de laquelle ont été arrêtées 14 personnes de nationalités marocaine, cubaine, chilienne, sénégalaise, tunisienne, nigériane et gambienne, ont indiqué les carabiniers dans un communiqué.
Le privilège d’un regard libéré, un regard ‘exodant’…
3Je suis un immigré ! Mes pieds et mon cœur ont fouillé le sable de Niamey en avril 2011. 14 ans au Niger. Avant j’ai vécu en Côte d’Ivoire à deux reprises sommant environ 10 ans, en Argentine pendant trois ans et au Liberia assistant à la conclusion de la guerre civile qui a duré 7 ans. Si l’on met ensemble ces différents séjours on atteint une trentaine d’années, ce qui fait un peu moins de la moitié de ma vie. Cela m’a rappelé que je fais partie, à juste titre, d’un pays qui a vu le départ d’environ 28 millions de personnes au bout d’un siècle…France, Belgique, Suisse (dans les hôtels…’interdit aux chiens et aux italiens’), aux USA, Argentine, Brésil et …Libye, Tunisie, Ethiopie, Erythrée, Somalie…comme colonisateurs !
4Tout ce temps a été vécu en choisissant d’où regarder le pays…en Côte d’Ivoire depuis les jeunes, en Argentine depuis les bidonvilles de Cordoba, au Liberia depuis les déplacés internes et les réfugiés et ici au Niger depuis les migrants et les réfugiés. C’est en regardant depuis leur place, leur point de vue, la vue d’un point que mon regard c’est graduellement de-occidentalisé, il s’est, au moins en partie, libéré de cette maladie très contagieuse et finalement mortelle appelée ‘colonialisme ou arrogance du pouvoir’.
5En effet, je crois qu’il n’y a pas de privilège plus grand, dans la vie, que de regarder le monde depuis le bas, le SUD, les pays qu’on considère et qu’on appelle pauvres…! Car regarder le monde avec leurs yeux est un regard de vérité, la vérité est toujours du côté des pauvres, car les riches sont aveuglés, en général par leurs fausses richesses ! Le privilège de voir, comme dans un MIROIR les mécanismes, les rouages, les violences qui excluent.
6En 2011 ce que nous appelons aujourd’hui migrants étaient des ‘exodants’, des aventuriers… puis graduellement ils ont été transformés à leur insu en ‘clandestins…illégaux…irréguliers…et finalement en ‘criminels’ car ils portent atteinte au désordre établi par les puissants du monde. Ces derniers sont pour que le monde continue ainsi et que leurs intérêts et style de vie soient le plus possible protégés et perpétués.
7Mon regard ‘exodant, est dû aux récits, aux histoires des migrants/exodants… ce qu’un a tabassé lorsqu’ils étaient sur le grillage de Ceuta ou Melilla, qui ont été détenus dans les camps d’esclavage en Libye, jetés dans le désert qui sépare notre Pays de l’Algérie…battus, violés, traités comme des animaux…leur regard abattu, triste, perdant… et pourtant rempli d’espoir que demain sera meilleur...si Dieu le veut !
8Mes yeux ont assisté, se sont appesantis sur le plus grand des crimes qui sont perpétrés de nos jours envers les jeunes : voler leur futur ! Kidnapper le futur de ceux et celles qui ne veulent pas se soumettre à l’exclusion, à l’’invisibilisation’, au chantage d’être considérés comme des traitres. Libres de rester et libres de partir…c’est cela le choix qui devrait être garanti car il fait partie des droits fondamentaux de toute personne !
Tout migrant est une migration
9« Les migrations existent depuis toujours. Et elles continueront à exister, à cause des changements climatiques, de l’évolution démographique, de l’instabilité, des inégalités croissantes, des marchés du travail et de la volonté de mener une vie meilleure. La réponse passe par l’instauration d’une coopération internationale qui aidera à encadrer les migrations de sorte que les bénéfices qu’elles apportent soient plus largement répartis et que les droits fondamentaux de toutes les personnes concernées soient protégés. » — António Guterres, Secrétaire général de l'ONU
102.1. Ne l’oublions pas, parler des migrants et des migrations c’est parler de NOUS ! Car la vie est une migration et la migration est partie intégrante de l’expérience humaine. Vivre c’est migrer et migrer c’est vivre (et mourir, parfois…).
112.2. Comme dans toute recherche et réflexion, nous devrions nous demander d’abord QUI et d’OU’ on parle des migrations. En effet Qui peut être un politicien, un économiste, un passeur, un migrant, une ONG…selon notre regard changera la lecture. Pour nous, ici, ce devrait être le regard ‘humain’ qui se laisse ‘blesser’ par le visage des migrants. Le d’OU’, bien sûr il s’agit de savoir que ‘lire les migrations depuis Paris ou Rome n’est pas la même chose que les lire depuis la Libye ou Agadez… !
Une perspective globale
- Motivations
12Selon le rapport 2024 de l’OIM nous parlons de quelque 281 millions de migrants dans le monde. Nombre assez stable en pourcentage : 3,6 % de la population mondiale. Il s’agit d’un signe particulier et fort de la grande DIVISION ou fracture qui existe dans le monde. L’aspect économique n’est pas le seul à jouer un rôle dans les migrations mais il est essentiel pour les comprendre. Les migrations sont toujours un fait politique, dans le choix de migrer comme dans la gestion. Il y a une géopolitique, des rapports des forces qui déclarent une personne comme un cas ‘irrégulier’ ou ‘clandestin’…
13Nous sommes peut- être dans la même mer mais pas dans le même bateau…Il y a ceux qui naviguent en pirogue, en zodiac, avec des grands bateaux de tourisme…
Derrière toute migration il y a une histoire personnelle : motivations, parcours, imaginaire, rêves. Les motivations et même le parcours peuvent changer : au début on décide le voyage, après c'est le voyage qui 'nous décide'. Il y a un processus de déracinement, la perte du 'paysage' habituel, les repères normaux.
14C'est une expérience de transformation, une mort et une résurrection, un changement. Une sorte d'initiation qui se fait. Avec une certaine dose de violence qui se vit pendant les trois étapes : départ-voyage- arrivée. Chacune de ces étapes possède son fardeau et ses possibilités.
Le passage des frontières
15C'est cela qui définit le migrant : un passeur de frontières pour un temps plus ou moins long.
Les frontières ne sont jamais quelque chose de 'naturel' ; elles sont artificielles, elles définissent les rapports de force politique, économique et militaire entre pays. Pour cela, il y a de plus en plus des murs et grillages, au lieu d'avoir des ponts. Elles rendent visibles l'état des lieux d'un pays avec d'autres. Il y a au moins 18 000 Km des murs et grillages.
16Elles sont visibles et invisibles. Frontières géographiques, économiques, politiques, idéologiques, religieuses et culturelles. Elles sont toujours une construction politique et symbolique. Elles sont là pour séparer ou pour faire passer. Elles sont exportables, commerciales ou simplement dissuasives. Dans l’histoire humaine, elles ont changé maintes fois d’horizon et d’usage. Frontières entre les âges, entre hommes et femmes et pour quelqu’un aussi entre les civilisations. Civilisés et non civilisés, développés et non développés, riches et pauvres, dignes et non dignes d’histoire. Les frontières sont ce que les migrants transgressent le plus. Ce faisant ils nous rappellent que la ligne réelle qui divise le monde est celle entre ceux qui peuvent voyager sans problèmes et ceux pour qui voyager est le problème.
17Passant les frontières, ils deviennent les artistes inconnus d’un monde différent dans lequel la frontière au lieu d’être un FRONT, une bataille, se transforme en un PONT, un passage. Les frontières sont des constructions arbitraires, selon le rapport de force du moment : il n’y a rien de naturel dans leur définition. Les migrants et les migrations sont là pour révéler la violence des murs et des barbelés qui entourent ceux qui ne veulent pas que le monde change. La migration est la forme la plus importante de lutte contre la misère qui sépare les continents et insinue la possibilité de vivre autrement la vie.
18Une possibilité offerte à tous, y compris ceux qui se barricadent derrière les murs de la mer et du sable. Où se trouvent maintenant les frontières de l’Europe ? A Bamako, Nouadibou, Melilla, Ceuta, la Turquie, la Libye et Agadez, pour le moment. Cela s’appelle ‘externalisation des frontières’. C’est-à-dire garder à distance les pauvres et ceux qui dérangent et impliquer les autres, en bon sous-traitants, de faire le ‘boulot’, le job, le travail sale. Loin de témoins dangereux et de tout contrôle humanitaire. Les frontières sont la politique, où la guerre appliquée au territoire. Parmi les barrières, il y a la manipulation des paroles. Pour commencer il faudrait démolir le mur des mots.
La migration dans les débats publics au Nord et au Sud
19Le journal allemand Der Tagesspiegel a publié une liste de 33 305 migrants morts en tentant de rejoindre l'Europe. Ces données, couvrant la période 1993-2017, ont été collectées par United, un réseau de plus de 560 associations européennes, soutenant les migrants et réfugiés. Comme l'explique le Coordonnateur de ce programme, Balint Josa, une part importante des personnes figurant sur cette liste est originaire du continent africain. La liste publiée vendredi par le journal s’étend sur quarante-huit pages et contient les données, souvent parcellaires, que les journalistes ont pu rassembler : nationalité, âge, date et cause de la mort.
20« L'Erythrée, l'Ethiopie, le Nigeria, le Soudan ou encore la Libye sont des pays d'émigration très classiques. Quant aux âges de ces migrants, ils sont vraiment très variés. Beaucoup d'entre eux sont jeunes et la majorité a perdu la vie en traversant la Méditerranée », précise Balint Josa, le Coordonnateur du programme de United.
21Mais tous ne sont pas morts en mer. « D'autres sont morts dans des centres de détention à cause des conditions de vie extrêmes, explique-t-il. Ils se sont suicidés ou sont décédés de maladies attrapées sur le chemin de l'exil. Certains se sont déshydratés à la suite de diarrhées très graves. D'autres encore ont été tués par la police des frontières.
Une guerre des mots
22C’est avec les paroles, les mots que l’on raconte la réalité, c’est avec les mots qu’on la construit, c’est avec les mots qu’on la manipule. Qui a le pouvoir sur les mots, qui en décide le sens exerce le pouvoir sur le monde, sur la réalité. La première guerre est celle des mots : qui la gagne a gagné la bataille, sinon la guerre finale.
23On a pu construire une narration dominante, celle que l’Occident a imposé pendants toutes ses années, et qui est devenue la ‘seule’ lecture politiquement correcte des mouvements migratoires.
Clandestin’,’irrégulier’, illégal’, ‘invasion’, ‘exode biblique’, ‘nombre jamais vu de débarquements’, ‘crise migratoire’ : l’impression que quelque chose d’unique et ‘dangereux’ est en train de se passer. Et, dans la même volée, dans les rapports officiels, le positionnement des migrations dans le Sahel ensemble aux trafics de drogue, d’armes et le terrorisme ! D’autre part, on parlera des ‘touristes’, ‘voyageurs’, ‘expatriés’, ‘experts’, et ainsi de suite.
24Tout cela, orchestré par les médias généralement des pays occidentaux, un matraquage a duré des années qui, jumelé avec la fabrication politique de la peur dans des sociétés vieillissantes n’a pas tardé à donner des fruits. Il suffira de jeter un regard sur l’avancée des partis anti-migrations, de droite, selon le schéma classique pour s’en apercevoir.
25Les pouvoirs économiques, qui véhiculent des idéologies de type fasciste et raciste, ont su présenter une version de l’histoire dans laquelle, en conclusion, le migrant est un ’criminel’, qui l’aide est un ‘complice’ et les organisations humanitaires simplement des gens qui cherchent leur ‘business’. On est tombé dans le piège verbal et idéologique que les pouvoirs ont tendu. Ils ont pratiquement vaincu la ‘guerre des mots’, des idées et au final de la vision du monde que les mots sous entendent. C’est une imposture qui a su s’imposer.
Une guerre aux pauvres
26La guerre des mots est une guerre de classe et donc idéologique et politique. Ce qu’on veut exclure, parce qu’on n’en a pas besoin, sont les pauvres. La guerre à la mobilité est une guerre contre les pauvres. Pour simplifier, on pourrait dire que nous avons aujourd’hui deux mondes : celui qui peut bouger à sa guise et celui qui en est empêché parce que pauvre ou rendu tel. Ces deux mondes existent soit dans le Nord que dans le Sud. Bien sûr, c’est le Nord qui se détache pour sa mobilité (touristique).
27Il s’agit d’une guerre qui a débuté il y a longtemps de cela et qui continue de se perpétuer à travers les systèmes plus sophistiqués de contrôle ‘humanitaire’. Une minorité de citoyens qui n’est pas disposée à laisser mettre en discussion son style de vie et son horizon. Il suffit de naitre d’un côté ou de l’autre du monde et une bonne partie des choix sont déjà établis. Il n’y aura pas la même assistance dans la santé, l’éducation, le travail, l’information, l’eau, l’électricité et la ‘mobilité’. La gestion des visas, les conditions pour voyager ailleurs, les filières pour les documents et surtout la vision de l’étranger pauvre qui le rend un ‘objet’ d’écart, une marchandise jetable du marché global.
28En effet, les touristes sont les bienvenus, ainsi que les ressortissants des pays du Golfe et les joueurs affirmés de foot, les techniciens et en général ceux et celles qui amènent une valeur ajoutée au système. Pour les autres, le choix sera de se ‘ soumettre’ autant que possible aux lois de l’économie et se contenter des travaux sales, dangereux et mal payés que l’économie leur donne avec plaisir. C’est l’armée de réserve dont parlait Karl Marx, fonctionnelle au système. Ne nous trompons pas : la guerre aux migrants est une guerre contre les pauvres, ceux qu’on a décrétés ou transformés en pauvres.
Une guerre à la mémoire
29Pour pouvoir en arriver là, il a fallu mettre en œuvre des opérations délicates sur l’histoire. La première a été celle d’effacer la mémoire et l’autre celle d’éloigner la réalité des visages. Une action de correction de l’histoire avec l’oubli du passé. En effet le continent européen a connu un phénomène migratoire remarquable.
30En 1800 et début du 1900, ce sont environ 60 millions d’Européens qui participent aux migrations. Presque tous les pays européens sont successivement concernés, faisant de l’Europe un continent d’émigration. En Italie, par exemple, de 1876 à 1985 quelque 27, 5 millions d’italiens ont quitté le pays. Migrations économiques, persécutions politiques ou religieuses, motivations individuelles. D’autres migrations ont parfois pour objectif la colonisation : il s’agit de peupler et d’exploiter de nouveaux territoires pour se les approprier. L’amélioration des transports a facilité la mobilité. Entre 1860 et 1900 plus de 14 millions d’immigrants arrivent aux USA. L’Etat établit un centre d’immigration pour contrôler et sélectionner les migrants pouvant entrer sur le territoire américain.
31Le voyage vers les nouveaux territoires se fait le plus souvent en bateau et dure plusieurs semaines dans des conditions éprouvantes. L’accueil réservé est souvent difficile : rejet, xénophobie. L’intégration des immigrés à la population du territoire d’arrivée est progressive. Tout cela, dans l’Europe contemporaine a été effacé, balayé comme jamais passé ! A la racine de toute trahison, il y a l’oubli. Seulement cette opération complexe de confiscation de la mémoire peut faciliter le phénomène auquel nous assistons : murs, barbelés, radars, drones et tout l’arsenal de contrôle qui n’est qu’un grand business pour les entreprises occidentales. Les mêmes entreprises qui fabriques et vendent les armes aux belligérants sont celles qui mettent au service des Etats les systèmes de contrôle des frontières ! On crée les réfugiés et puis on empêche leur mobilité à travers les barrières solides ou virtuelles.
32L’autre opération consiste dans l’éloignement de la réalité des visages de cette humanité qui cherche un avenir différent. Se trouver proches d’un visage et de la souffrance de l’autre, d’une main tendue est un défi insoutenable. Il pourrait déclencher solidarité ou d’autres réactions. Il est donc mieux de garder à distance toute cette humanité qui nous rappelle de manière évidente notre passé et notre condition humaine.
33Alors on externalise, on maintient à distance les visages, les enfants et leurs mères. Cela avec l’illusion que cela n’existe plus. La distance des ‘hotspots’, dans les pays tiers, ailleurs, loin des yeux pour être loin du cœur et de la politique. Alors on comprend mieux le refrain que l'on’ entend en Europe : il faut les aider chez - eux, sous-entendu : ils ne seront pas trop visibles, on pourra mieux gérer le monde que leur présence nous rend visible.
Une guerre néocoloniale
34Le néolibéralisme (=capitalisme actualisé, globalisé et encore plus cruel) engendre le néocolonialisme. C’est de cela en effet qu’il s’agit lorsque l’Occident (avec la complicité de certaines élites locales qui lui ressemblent) dicte les conditions pour les accords commerciaux, les contraintes pour recevoir les aides au développement, les fonds fiduciaires, l’occupation de l’espace, la formation des agents de contrôle des frontières et la ‘criminalisation de la mobilité’. Cela et beaucoup plus entrent en jeu afin d’asservir l’espace sahélien, africain en général avec l’objectif non dissimulé de recoloniser l’imaginaire et la pratique de l’Afrique et en général de la périphérie du monde.
35C’est cela qu’un trouve à la base de ce processus de nouvelle ‘délimitation’ du monde en fonction du ‘centre’ qui est constitué par une poignée d’entreprises et de personnes qui décident de l’orientation du monde. Ce à quoi nous assistons, une ségrégation du monde, ou une nouvelle forme d’apartheid du monde, n’arrive pas au hasard ou à cause de la mauvaise volonté de quelques politiciens. Ne nous trompons pas ! A la racine de ce phénomène concentrationnaire (les centres ou camps de détention qui se multiplient en Europe et bientôt ici, comme c’est le cas en Libye) il n’y a pas une casualité historique mais une causalité.
36Il est question de détenir, exclure, maintenir surplace, emprisonner, manipuler, revendre et mettre ensuite aux enchères les victimes sélectionnées pour les sac4rifices rituels du système économique. Comme tout système inhumain il a besoin de sacrifices immolés sur l’autel de l’argent qui est le dieu véritable de ce type de système. Il est donc évident que toute cette violence risque d’engendrer autre violence dans un cercle sans fin. Tout discours sur le terrorisme qui ne considère pas ce contexte est probablement voué à l’échec. A la base du système il y a une grande violence dont les morts dans le désert, la mer et ailleurs ne sont que le triste miroir.
37Cette guerre n’aurait aucune chance de réussir sans la complicité des locaux africains. Les politiciens mais aussi la mentalité. Il suffirait de citer la manière dont le Maroc traite le thème de la souveraineté du peuple Sahraoui, l’Algérie et son obstiné racisme vis-à-vis des noirs (‘black’) avec l’exploitation de la main d’œuvre des migrants, en Libye, même bien avant de la chute de Kadhafi et les camps de détention et maintenant le viols réguliers d’hommes et femmes qui se trouvent dans les camps, voulus par eux, l’Europe et la Libye, en Afrique du Sud avec les étrangers (Nigérians par exemple) et ailleurs. Même ici chez-nous. Les frontières sont un enfer, il ne faut pas simplement accuser l’Europe. Pas d’empire sans supporters, pas de dictateurs sans le silence, complice, des citoyens.
Une libération possible
38Se reprendre le droit et la liberté de parole est le premier pas. Défier qui a le pouvoir sur les mots et don sur la réalité devient la démarche incontournable de tout cheminement de libération. Cela évidemment implique une capacité de lecture, d’analyse critique et de créativité qui ne vont pas de soi ! La mobilité humaine marche ensemble à la liberté de parole, de pensé et d’action de mettre les tentes de sa vie où plus bon nous semble. En même temps il existe aussi un droit à ne pas quitter son pays : cela implique la création d’une société dans laquelle toute personne puisse vivre dans la dignité et liberté.
39Assumer l’héritage de ceux et celles qui ont lutté pour la liberté et la dignité de nos peuples, avec la certitude que, malgré l’évidence contraire, la vérité est plus forte que le mensonge et la faiblesse plus forte que la force. Cela est un processus mental qui part du constat que la réalité n’est pas une donnée immuable : c’est une création humaine et comme telle elle peut et doit être transformée. Un autre monde est possible, récitent les militant altermondialistes. C’est aussi notre position si l’on veut changer le monde.
40Démasquer la ‘narration’ dominante sur la mobilité et les migrations, et proposer une autre narration, basée sur les droits humains, la justice sociale, la lutte à ce système d’exclusion globale que nous votons chaque jour avec nos choix et nos comportements soumis à la mode du temps. Il s’agira d’inventer des lieux dans lesquels pouvoir échanger, penser, pratiquer des formes de vie en mesure de représenter une société différente. La lutte pour la reconnaissance des droits humains, y compris celui de la mobilité, devraient constituer l’engagement principal de toute politique qui veut mériter ce nom !
41Reconstruire un autre imaginaire social est impératif si nous voulons contrecarrer la fausseté du ‘paradis’ occidental, qui n’est rien d’autre qu’une colonisation mentale effectuée en bonne et due forme. L’imaginaire sociale implique valeurs, manières de penser et d’agir qui soient conséquentes avec une vision de la personne humaine comme social et imbriqué dans la vie des autres. C’est une contestation du modèle individualiste-consommateur que la société occidentale néolibérale prône et propage. Cela implique l’expérimentation d’un style de vie réellement alternatif à celui de la narration unique du monde- marchandise. Ne l’oublions pas : ‘le véritable voyage ne consiste pas à chercher des nouveaux paysages mais à avoir des nouveaux yeux’. (Marcel Proust).
42Si au centre du système néolibéral, il y a l’exclusion il faudra remettre au centre l’inclusion, en particulier des catégories auxquelles on a confisqué la parole et la vie. Les pauvres, les paysans, les jeunes, les femmes et en général ceux et celles que les pouvoirs considèrent inutiles ou au plus ‘dangereux’ ! La mobilité des personnes poussera à une réinvention des Etats, des frontières, des rapports économiques et de pouvoir entre peuples. C’est ce type- là de futur que nous imaginons et pour lequel nous devrions nous engager jusqu’au bout.
La marchandisation de la question migratoire
Le contexte : la globalisation néolibérale
43Dans ce qu’on appelle globalisation/mondialisation il n’y a que des gagnants. On a aussi et surtout des ‘perdants’. L’économie néolibérale est un totalitarisme économique, culturel, social et politique. En effet, comme Karl Marx nous le rappelle, l’économie est l’expression des rapports sociaux de domination et soumission. Dans cette optique la maximisation du profit dans le plus bref délai et le déplacement dans la production des biens de la valeur d’usage à la valeur d’échange sont à l’origine de l’aventure capitaliste. On ne produit pas ce qui est utile mais ce qui est rentable à l’économie marchande. On produira donc le coton, de l’huile de palme en millions d’hectares et du mais pour en faire du combustible ‘propre’ ailleurs. Dans l’actuelle géopolitique il y a un centre et des périphéries, un Nord et un Sud, et aussi un Sud dans le Nord et un Nord dans le Sud : il suffit de faire un tour dans la ville de Niamey pour comprendre cela.
44La politique a choisi de se soumettre à la dictature de l’argent, à l’impérialisme du profit : c’est la victoire de l’égoïsme et du capital. Ce processus a transformé et continue de transformer le monde dans un grand supermarché : tout devient une marchandise et les citoyens sont considérés ‘clients’, consommateurs ! Nous comprenons pourquoi la terre, le temps, les ressources et les personnes ne sont que des objets, des marchandises utiles au profit de quelqu’un. Une infime minorité accapare la plupart des ressources de la planète. La globalisation a augmenté les inégalités dans le monde, cela engendre la peur et la défense à tout prix d’un style de vie privilégié qu’on ne veut pas mettre en discussion. On n’accepte pas qu’à la même table il y ait aussi ceux et celles qui ont le droit de vivre avec dignité. C’est le repli sur soi, les murs, les barbelés, les frontières pour garder loin les ‘inopportuns’, les ‘barbares’. Il s’agit tout simplement de la lutte de classe pour conserver le pouvoir de décider qui a le droit de vivre : c’est l’élimination des pauvres. L’économie marchande est une guerre sur tous les fronts, depuis les armes, les accords commerciaux et la répression des migrants non désirés.
45Il va sans dire que le processus néolibéral n’arrive pas sans violence. Le capitalisme a été brutal depuis sa naissance. Il y a eu et encore il y a des résistances à cette tentative d’apartheid global. Les groupements des femmes, les paysans dans certains pays, la lutte pour protéger les ressources et les terres, la participation à la gestion des biens publics sont des exemples à citer. Une forme de résistance est celle engendrée par les migrants. Voilà pourquoi les pouvoirs les craignent.
Les Migrations et les migrants comme résistants au processus de l’élimination globale
46Sans en être toujours conscients, les migrants offrent une des formes de résistance plus intéressante de notre temps. Bien sûr les migrations ont existé depuis toujours de l’histoire humaine. Le peuplement et la richesse des races humaines en sont la preuve. La migration est donc une constante de l’histoire et dans l’ensemble un phénomène stable dans le temps (3,6%) de la population mondiale en 2020) : on parle de 281 millions de personnes en ‘mobilité’. De nos jours le choix migratoire est ‘chargé’ d’une valeur aussi politique, existentielle : pour la vie et la dignité. Les migrants lancent un cri de désespoir, de rébellion et de prophétie.
47Un cri de désespoir des jeunes vis-à-vis de la trahison et du ‘vol’ de leur futur. Un cri contre le détournement de ce qu’il y a de plus sacré dans la vie : le rêve d’un futur différent. Une réaction contre le piège tendu par les marchands du monde : ils poussent à consommer (on existe si on consomme…) et quand on les prend au sérieux (aller voir le Grand Supermarché Européen), on les repousse en arrière. Mais c’est aussi un cri de rébellion/insoumission pour ne pas disparaitre de l’histoire comme des invisibles. Les migrants ne se résignent pas à faire partie du paysage des exclus de l’histoire : ils ne se résignent pas à mourir dans le silence. C’est un cri contre l’injustice : du Nord au Sud, on est des ‘touristes’ et du Sud au nord on est des ‘clandestins’, des ‘irréguliers’, des ‘ criminels’. C’est aussi un cri de prophétie. Une parole qui interroge et questionne les politiques et les économies d’ici et d’ailleurs. Un rappel sur ce qui est au centre de l’économie : les riches ou les pauvres, ceux qui ont ou ce qui n’ont pas. C’est un cri contre le système d’élimination globale, la troisième guerre mondiale ‘en morceaux’, comme rappelait le Pape François. C’est un cri prophétique contre la ‘naturalisation’ de la pauvreté et un appel à récupérer ce qui constitue l’essentiel de toute civilisation : la solidarité.
Les migrations comme un des miroirs de notre monde
48La fonction d’un miroir, nous le savons, est celle de refléter l’image de ce qu’on présente devant lui. Dans une société donnée on trouve des catégories qui se présentent comme le ‘miroir’ de son identité profonde. La fonction ‘miroir’ social se réalise à travers les catégories humaines plus vulnérables, fragiles ou marginalisées. Etant sans défense, on pourra mieux discerner le visage ‘violent’ de la société. Les prisons, les hôpitaux, les enfants, les minorités, les femmes et …les migrants constituent des miroirs à travers lesquels une société donnée peut se regarder. Nous allons choisir le ‘miroir’ migrations afin de tenter de ‘lire’ notre monde. Tout miroir, en effet, révèle un aspect de vérité bien souvent cachée ou couverte par ceux qui ont l’intérêt de le faire. Le ‘miroir’ migration nous montre les mécanismes qui se cachent derrière les politiques les affectants.
Le type de monde que nous voulons
49Si un monde divisé, partagé, colonisé, inégal et profondément marqué par la violence et l’injustice ou un monde différent, basé sur la conviction que le monde est une ‘maison commune’ dans laquelle toute personne a sa dignité reconnue et valorisée. Si un monde dans lequel naitre dans un pays peut décider la longueur de la vie, l’éducation, les soins médicaux et la possibilité de voyager ou un monde dans lequel ce qu’on EST, devient plus important de ce qu’on A ! Si un monde dans lequel voyager sans risques est l’apanage d’une minorité et pour les autres c’est la stabilité forcée ou le parcours du combattant. Quel type de monde on veut donc, quel monde on est en train de bâtir, quel monde est celui qui exclut la majorité de ses habitants pour cantonner les autres derrière des barbelés, des murs et des camps. Un monde dans lequel pour tenter de vivre il faut mourir. Un monde privatisé par les puissants qui pensent gérer le monde comme une entreprise ou un monde qui se fait à partir des faibles. Quel type de monde nous désirons laisser aux nouvelles générations, si un monde pollué ou libéré de l’esclavage du profit à tout prix et à n’importe quel prix. Si un monde morcelé par des intérêts d’une infime minorité ou un mode ouvert à l’histoire des sans voix. Pour le moment, il semble que le nôtre soit un monde rempli de frontières.
Les migrations comme ‘business’, affaire rentable
50Certains ont hasardé des chiffres (450 milliards d’Euro), pour le business de la sécurité, très liés à celui des migrations. Le business du contrôle des frontières, de la gestion des centres d’hébergement, de retour au pays, des patrouilles, des systèmes de surveillance. Tout l’argent qui est dépensé pour maintenir à distance les pauvres, les mécanismes de défense, les filières des passeurs et des trafiquants d’êtres humains. La liste des policiers, douaniers, politiciens, humanitaires, les Nations Unies, l’OIM, les Eglises, les associations et partie de la société civile, l’Etat, tout ce monde bouffe de la politique du ventre décriée par Bayart grâce aux migrants. Pour les Etats de destination le busines est sans aucun contrôle, il suffit de voir l’opacité de FRONTEX1, les frontières extérieures de l’Europe. C’est un business pour une Europe en déclin démographique où les migrants deviennent otages de l’économie submergée à bon prix, par exemple dans le SUD de l’Italie. Business pour les petits et les grands passeurs de l’économie globale qui continuent d’exploiter la main d’œuvre bon marché. Business pour les marchands d’hommes et de femmes et d’’enfants qui, avec les fabricants d’armes perpétuent la guerre. Tant qu’il y a la guerre il y a de l’espérance (pour quelqu’un). Un business qui a une longue vie devant lui. Il suffit de regarder l’organisation et la gestion des centres et des camps, dans le passé inventé pour éliminer, détruire, déporter et exterminer. Les camps et les centres sont là pour aujourd’hui pour annuler la personnalité du migrant, de le rendre ‘flexible’, de le terroriser et en dernier ressort, de le ‘discipliner’ selon les règles établies par le pouvoir de domination. Le business se développe dans les deux sens, de la part de l’Occident, selon le système de sécurité qui justifie et dans le SUD du monde. Les politiciens, les ONG, les différentes filières gagnent ettout cela confirme la marchandisation des migrants.
Une marchandise en plus sur le marché global
51Rien de surprenant, quand tout devint marchandise, la marchandise est tout. C’est dans l’économie, la politique et parfois dans la religion. On fait du marchandage aussi avec Dieu, essayant de le mettre de notre côté. La globalisation, c’est cela. Gagnants et perdants, selon le lieu de naissance, la position, la couleur, l’argent dans la banque et la famille. Bien sûr il y a une portion de chance, mais cela n’est pas sans rapport au destin dessiné par les économistes de la Banque Mondiale et du Fond Monétaire International. Ils ont commencé à s’intéresser aux pauvres pour que rien ne change du système de Control Global. Le Nord donne l’argent pour sous-traiter les migrants et le SUD s’arrange bien avec ce marché. Alors les migrants deviennent une marchandise juteuse, il suffit de regarder la Turquie, le Maroc, la Libye et bien sûr le Niger. Ce dernier a été invité, dans la personne du président, et avant lui les ministres intéressés.
52Du marchandage qui correspond à celui de l’autre rive et qui efface tout d’un coup les indépendances, la fierté d’une culture de l’hospitalité et l’histoire migratoire du Sahel. Tout cela pour une poignée d’euros. Les frontières, les migrants et la dignité sont mis aux enchères dans le marché. Quelques millions et le prétexte de sauver des vies dont on ne s’intéressait pas du tout auparavant. Tout d’un coup, la vie des migrants devient importante. Même dans le discours pour le jour de l’indépendance du Niger on en parle. Le trafic des migrants, d’armes, de cocaïne et des cigarettes devient UN avec le trafic des migrants. Rien de nouveau sous le soleil du monde. Les migrations ont toujours existé et plus, elles sont à l’origine du peuplement du monde. L’Afrique, berceau de l’humanité se transforme en sous-traitante des mobilités humaines afin d’en contrôler, filtrer et en définitive empêcher les migrations vers d’autres continents. On va à l’encontre du sens de l’histoire et cela n’est pas sans conséquences.
Un sursaut de dignité
53On peut casser le ‘miroir’ en morceaux afin de mystifier la réalité mais, nous le savons, la réalité est ‘têtue’ ! L’on pourra tenter de barrer les routes, allonger les murs et propager les barbelés, cela ne fermera pas la mobilité humaine de continuer le voyage de l’espérance. On devrait pouvoir, avant qu’il ne soit trop tard, tenter de changer le système qui favorise les conditions de la fracture ou apartheid du monde. Cela implique un changement de paradigmes dans l’économie et la vision du monde.
54Toute personne est un migrant dans la vie et parler des migrants c’est donc parler de nous et de notre identité humaine. Cela devrait être reconnu et valorisé. Les continents se sont enrichis avec les mouvements migratoires. Une attitude honnête devrait pouvoir assumer les conséquences politiques, culturelles, éthiques et économiques de ce processus. Dans le NORD il s’agira d’opérer pour remettre en discussion un modèle de société et de développement qui n’est conçu que pour une minorité. Sans ce changement, l’Occident va tout droit vers sa perte, spirituelle et anthropologique avant tout. La remise en question du modèle dominant implique aussi l’ouverture vers le reste du monde depuis une vision humble et responsable vis-à-vis du monde comme ‘maison commune’. Arrêter une fois pour toute la politique de colonisation/globalisation qui écrase et perpétue le système d’exclusion. Bannir les armes comme instrument de politique internationale et de diplomatie. Pour ne pas se perdre, l’Occident doit démanteler les murs idéologiques qu’il continue de bâtir autour du monde.
55Dans le SUD, il serait nécessaire un sursaut de dignité et de retour aux racines profondes de la spiritualité humaniste qui caractérise une bonne partie des cultures ‘conviviales’ (Ivan Illic). Cela implique le courage de crier le NON par rapport à toute tentative néocoloniale dans l’économie, la politique et la gestion des migrations. La résistance à l’achat des consciences pour une poignée d’euros est une honte qui ne pourra ne pas laisser des traces dans la mémoire du présent et du futur de l’Afrique. Le SUD devra réinventer un autre imaginaire social et symbolique capable de défier l’autre monde basé sur une stratégie de consommation sans limites et sans fin qui risque de prendre au piège les valeurs pourtant vivantes des cultures africaines. Cela implique aussi l’audace de donner la parole à ceux et celles à qui la parole a été confisquée pour gérer le pouvoir des élites, faites à l’image et ressemblances de celles du NORD.
56En définitive, il s’agit de prendre au sérieux le cri des migrants qui transforment les frontières, passent les murs, défient les barbelés et déplacent les ‘Colonnes d’Hercule’ afin d’inventer un futur différent. Ce faisant, l’on pourra finalement écrire une autre histoire, sur la mer, le sable et les larmes d’un accouchement d’espérance.
Conclusion
57Les migrations font partie de l'histoire humaine, qui est histoire des migrations. C’est une révélation de notre condition humaine. Elle est un phénomène ‘incontournable’. Souffrance et possibilités, pour le pays de départ (avec les remises et idées nouvelles) et celui d'arrivée (démographie, main d'œuvre, échange humain et culturel). C'est un défi pour notre civilisation humaine, avec l'accueil et l'hospitalité, dans le respect des droits humains.
Bibliographie
Ettore Recchi (ed), Handbook of Human Mobility and Migration, Edward Elgar Publishing Limited, 2024.
David McKenzie, Fears and Tears, world bank group, 2022.
Hein de Haas, How migration really works, Penguin, 2023.
ONU, OIM, Rapport État de la migration dans le monde 2024, https://worldmigrationreport.iom.int/msite/wmr-2024-interactive/?lang=FR. Consulté le 29 avril 2025.
Stephen Castles, Hein de Haas, Mark J. Miller, The Age of Migration. Palgrave Macmillan, 2014.
Armanino, Mauro, Au sud de la Lybie, Niamey, 2018.
Notes
1 European Border and coast Guard Agency (Frontex), en français, l'Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, soutient les États membres de l'UE et les pays associés à l'espace Schengen dans la gestion des frontières extérieures de l'UE et la lutte contre la criminalité transfrontalière.