Mu Kara Sani
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N°42-Spécial

Zakaria NOUNTA

Entre Langues et Réconciliation : Les Dynamiques du Multilinguisme Convivial pour une Paix Partagée en Territoire Songhay

Article

Résumé

Depuis son indépendance en 1960, le Mali a traversé plusieurs périodes de rébellions et d’instabilités en 1963, 1990, 2006 et 2012 qui ont fragilisé l’unité nationale. Néanmoins, le pays a su puiser dans sa diversité culturelle pour préserver son intégrité, en valorisant une pluralité de langues dans un souci d’égalité et de respect mutuel. La commune urbaine de Gao incarne particulièrement cette dynamique, car elle réunit une mosaïque d’ethnies comprenant songhays, touaregs, peuhls, bambaras, haoussas, djermas, arabes, bozos, dogons, daoussaks, et autres communautés. Dans ce contexte, les langues locales, investies du statut de langues nationales et enracinées dans les communautés de base, se révèlent être des instruments essentiels pour panser les blessures infligées par les crises institutionnelles et sécuritaires qui ont ébranlé la cohésion sociale dans le nord du Mali. Le dialogue inclusif et la communication interlinguistique émergent comme des leviers cruciaux pour réconcilier les cœurs et les esprits. Partager les langues d’un même terroir signifie également partager des repères culturels communs, ce qui renforce le sentiment d’appartenance et contribue à la stabilité du tissu social. Ainsi, le multilinguisme convivial apparaît non seulement comme une richesse culturelle, mais aussi comme un vecteur indispensable d’unité nationale. L’étude menée à Gao interroge la trajectoire du multiculturalisme vers un véritable interculturalisme et propose des suggestions pour transformer la diversité linguistique en facteur de paix et de réconciliation. En dépit de relations parfois complexes entre les différentes communautés, la pluralité des langues et des identités ethniques demeure un ressort fondamental pour maintenir la cohésion sociale. Les résultats indiquent que, dans un contexte post-crise, l’exploitation harmonieuse de cette richesse linguistique et culturelle peut offrir des perspectives prometteuses pour renforcer l’unité et favoriser la réconciliation au sein de la commune urbaine de Gao.

Abstract

Since gaining independence in 1960, Mali has experienced several periods of rebellion and instability specifically in 1963, 1990, 2006, and 2012 which have weakened national unity. Nevertheless, the country has drawn on its cultural diversity to preserve its integrity, promoting a plurality of languages in a spirit of equality and mutual respect. The urban commune of Gao particularly embodies this dynamic, as it brings together a mosaic of ethnic groups, including Songhay, Tuareg, Fulani, Bambara, Hausa, Djerma, Arab, Bozo, Dogon, Daoussak, and other communities. In this context, local languages recognized as national languages and deeply rooted in grassroots communities prove to be essential instruments for healing the wounds inflicted by institutional and security crises that have undermined social cohesion in northern Mali. Inclusive dialogue and interlinguistic communication emerge as crucial levers for reconciling hearts and minds. Sharing the languages of the same cultural space also implies sharing common cultural references, thereby strengthening the sense of belonging and contributing to the stability of the social fabric. Thus, convivial multilingualism appears not only as a cultural asset but also as an indispensable vehicle for national unity. The study conducted in Gao examines the trajectory from multiculturalism toward genuine interculturalism and offers suggestions for transforming linguistic diversity into a factor for peace and reconciliation. Despite sometimes complex relationships among the various communities, the plurality of languages and ethnic identities remains a fundamental resource for maintaining social cohesion. The findings indicate that, in a post-crisis context, the harmonious use of this linguistic and cultural wealth can provide promising prospects for reinforcing unity and fostering reconciliation within the urban commune of Gao.

Texte intégral

pp. 423-451

Introduction

1La langue, en tant que système de signes et de symboles, façonne notre manière de penser et de percevoir le monde. S’inscrivant dans les postulats de Sapir et Whorf, il apparaît que « l’on pense comme on parle » et qu’une communauté linguistique porte en elle une vision du monde singulière, résultat de ses pratiques culturelles et langagières. Toutefois, si la langue permet d’accéder à la richesse des cultures, elle peut également, lorsqu’elle est mal employée, devenir un vecteur de discrimination et de division. Dans un contexte marqué par une diversité linguistique grandissante, il devient impératif de s’interroger sur la capacité du multilinguisme convivial à surmonter ces obstacles, en favorisant le dialogue interculturel et en constituant un levier pour la paix et la réconciliation.

2Depuis son indépendance en 1960, le Mali a connu de multiples périodes d’instabilité et de rébellions en 1963, 1990, 2006 et 2012 qui ont mis à mal l’unité nationale et la cohésion sociale. Malgré ces épisodes tumultueux, le pays a su trouver dans sa diversité culturelle et linguistique la force de maintenir son intégrité. L’expérience malienne illustre ainsi comment la pluralité des langues, lorsqu’elle est employée dans un esprit d’égalité et de respect, peut devenir un instrument puissant de réconciliation nationale. Le processus d’Alger, abouti à Bamako en juin 2015 et ayant abouti à un accord de paix retranscrit dans l’ensemble des langues nationales, témoigne de l’importance cruciale du multilinguisme dans la consolidation d’un système de paix inclusif et légitime.

3Le cas spécifique de la commune urbaine de Gao offre un exemple probant de cette dynamique. Véritable mosaïque ethnique, Gao réunit songhays, touaregs, peuhls, bambaras, haoussas, djermas, arabes, bozos, dogons, daoussaks, et d’autres communautés qui cohabitent au sein d’un même territoire. Dans ce contexte, les langues locales, investies du statut de langues nationalesmm, jouent un rôle central. Elles ne se contentent pas d’être des outils de communication quotidienne, mais constituent également des instruments de guérison et de réconciliation, capables de panser les plaies laissées par les crises institutionnelles et sécuritaires qui ont profondément affecté le nord du Mali. Ainsi, partager les langues d’un même terroir revient à partager des repères culturels communs, renforçant le sentiment d’appartenance et contribuant à l’édification d’un vivre-ensemble harmonieux.

4La dimension conviviale du multilinguisme va au-delà de la simple coexistence des langues. Elle suppose un dialogue inclusif, dans lequel la confrontation des points de vue et la tolérance des différences mènent, idéalement, à l’émergence d’une vérité partagée. Dans un environnement marqué par les séquelles des conflits, la capacité à écouter et à comprendre l’autre apparaît comme une condition sine qua non pour instaurer un climat de confiance. En effet, plusieurs témoignages recueillis sur le terrain illustrent comment la maîtrise de plusieurs langues a permis de désamorcer des situations potentiellement conflictuelles, transformant ainsi des interactions quotidiennes en opportunités de réconciliation.

5Néanmoins, cette pluralité linguistique n’est pas exempte de défis. Les différences culturelles et linguistiques, si elles ne sont pas abordées avec une approche inclusive, risquent de se transformer en sources de tensions. C’est pourquoi il est essentiel de concilier identité et altérité, en favorisant la transition du multiculturel vers l’interculturel. La véritable force du multilinguisme convivial réside dans sa capacité à transcender les barrières, à dépasser les simples échanges de mots pour instaurer un dialogue profond, permettant aux communautés de partager non seulement leur langue, mais aussi leurs valeurs et leurs expériences.

6Face à ces enjeux, notre étude se propose d’examiner en quoi la pluralité des langues parlées en milieu songhay peut constituer un levier de paix sociale, en engendrant la convivialité et la réconciliation dans une zone marquée par des antécédents de conflit. Quelles stratégies et quelles recommandations pourraient être formulées afin de transformer la diversité linguistique de Gao en un atout pour la cohésion sociale ? Telles sont les questions centrales auxquelles nous tenterons de répondre. L’objectif de cette recherche est de démontrer que, malgré les relations parfois complexes entre les différentes communautés, la richesse linguistique, ethnique et culturelle de la commune urbaine de Gao représente un ressort indispensable pour maintenir son unité et son intégrité.

7En définitive, cette étude s’inscrit dans une réflexion plus large sur le rôle fondamental de la langue dans la construction de ponts entre les cultures. La langue, en tant que reflet des visions du monde propres à chaque peuple, se présente à la fois comme un instrument de différenciation et, paradoxalement, comme une passerelle vers la réconciliation. Le multilinguisme convivial apparaît ainsi non seulement comme une richesse culturelle, mais aussi comme une condition nécessaire à l’édification d’une paix durable et à la restauration de liens sociaux brisés par l’histoire des conflits. C’est dans cette perspective que nous mobilisons l’analyse du terrain de Gao pour éclairer les mécanismes par lesquels la diversité linguistique peut être transformée en une force unificatrice, capable de contribuer significativement à la réconciliation nationale.

Le continuum songhay : espace linguistique et aire de diffusion

8L’aire songhay désigne un vaste espace géolinguistique caractérisé par l’usage des différentes variétés de la langue songhay. Celle-ci est connue sous plusieurs formes orthographiques – songhay, songhai, songai, soŋay, sonrhaï – témoignant de la diversité des traditions de transcription.

9La langue songhay est parlée sur un territoire étendu couvrant le moyen cours du fleuve Niger, depuis le nord du Bénin jusqu’au Mali, en passant par le Niger et le Burkina Faso, ainsi que dans certaines zones sahariennes du Niger. Des communautés de locuteurs existent également au Nigeria, dans la ville de Salaga au Ghana (locuteurs de dendi), ainsi que dans quelques localités du Soudan et autour de l’oasis de Tabelbala, dans le sud-ouest de l’Algérie. Le songhay a atteint son apogée sociohistorique aux XVe et XVIe siècles, à l’époque de l’expansion de l’empire Songhay, dont Gao constituait la capitale.

10La classification génétique du songhay demeure un sujet de débat scientifique. GREENBERG (1963) l’a intégré au phylum nilo-saharien, classification reprise notamment par BENDER (2004) et EHRET (2001). Cette hypothèse a cependant été fortement contestée, notamment par DIMMENDAAL (2008) et NICOLAÏ (1990, 2003). Plusieurs études ont cherché à rapprocher le songhay d’autres familles, en particulier des langues mandées. NICOLAÏ (1990) avance l’hypothèse d’un système initialement berbère ayant fait l’objet d’un processus de « pidginisation » dans une structure mandée, proposition qui demeure à ce jour non vérifiée. La question de la filiation du songhay reste donc ouverte.

11En revanche, la structuration interne du continuum songhay fait l’objet d’un consensus relatif, et peut être présentée comme suit :

Songhay méridional

12Cette branche comprend :
– le songhay oriental ou Gaawo senni, parlé à Gao (Mali) ;
– le songhay kaado, utilisé sur la rive droite du Niger, dans les régions de Téra, Tillabéri et Ayorou (Niger) ;
– le zarma, parlé sur la rive gauche du fleuve, du Zarmaganda au Zarmatarey, dans la région de Niamey (Niger).
Le zarma constitue de loin la variété la plus largement représentée en nombre de locuteurs.

Songhay central

13Cette branche regroupe :
– le honbori senni (Hombori, Mali) ;
– le maranse (régions de Dori et Markoye, nord du Burkina Faso) ;
– le tondi soŋay ou tondi songway kiini (Kikara, Mali) ;
– le dendi (Kandi, Djougou, Parakou, Bénin).

Songhay occidental

14Cette branche correspond :
– au tunbutu ciini ou tunbutu senni (« parler de Tombouctou », Mali) ;
– au jenne ciini (« parler de Djenné », Mali), variété étroitement apparentée.

Songhay septentrional

15Elle comprend :
– le tasawaq, parlé dans la région d’Ingal (centre-est du Niger) ;
– le korandjé (kwarandzyey, belbali) parlé autour de Tabelbala (Algérie) ;
– le tadaksahak ;
– le tagdal (variante des nomades Igdalen) ;
– le tabarog (variante des nomades Iberogan).

16Selon les estimations de BENDER (2004), l’ensemble songhay compte plus de trois millions de locuteurs, dont plus de deux millions de zarma. Les données récentes demeurent toutefois difficiles à établir avec précision. D’après les estimations disponibles sur Ethnologue.com :
– environ 200 000 locuteurs pour le songhay occidental et le kaado (regroupés) ;
– environ 300 000 pour le songhay oriental ;
– près de 2 400 000 locuteurs de zarma ;
– environ 130 000 pour les variétés du songhay central ;
– environ 30 000 locuteurs de dendi ;
– environ 100 000 de tadaksahak ;
– environ 20 000 locuteurs de tagdal (probablement incluant le tabarog) ;
– environ 8 000 locuteurs de tasawaq.
Ethnologue ne fournit pas de données pour le korandjé, estimé à environ 3 000 locuteurs (Lameen Souag, 2010).

17Le songhay (principalement le zarma) bénéficie du statut de langue nationale au Niger, où il est parlé par un quart de la population, et il jouit également de ce statut et du statut de langue officielle au Mali. Les autres variétés songhay ne bénéficient pas d’une reconnaissance officielle spécifique dans les pays concernés.

Cadre théorique 

18La construction de la paix demeure largement sous-exploré, un vide que soulignent Autesserre (2011), Mac Ginty (2008) et Pouligny et al. (2007). Ces auteurs critiquent le fait que les études sur la paix, souvent ancrées dans des disciplines isolées, n’intègrent pas la pluralité des approches nécessaires à une compréhension globale des conflits et à l’élaboration de solutions pérennes. En effet, l’analyse des phénomènes de paix tend à se cantonner à des perspectives restreintes, négligeant ainsi la richesse des savoirs issus d’autres champs d’études.

19La réconciliation, en tant que dimension fondamentale de la construction de la paix, occupe une place centrale dans ce débat. Pour Moreau-Desfarges (1999 :37), « le pardon est parcimonieux en politique. C’est un signe de faiblesse, un risque inutile. On ne peut pardonner qu’à celui qui ne saurait redevenir dangereux ». Cette vision souligne la difficulté d’intégrer le pardon dans un contexte politique marqué par la méfiance et la polarisation. Toutefois, Siman Tov (2004) va plus loin en proposant la réconciliation comme source de résolution des conflits, notamment à travers les mécanismes de la justice transitionnelle. Selon lui, la mise en place de processus réconciliateurs permet de créer un socle commun sur lequel se bâtit une paix durable.

20Parallèlement, Darweish et Rank (2012) insistent sur l’importance de la confiance, tant envers l’État qu’entre les individus, pour que la paix s’installe de manière effective. L’absence de confiance favorise en effet la polarisation, exacerbant les tensions sociales et compromettant les initiatives de réconciliation. La convergence de ces points de vue nous conduit à considérer la réconciliation comme un pilier indispensable à toute démarche de paix. C’est en intégrant des approches pluridisciplinaires que l’on peut espérer dépasser les limites des analyses traditionnelles et offrir une vision plus nuancée des dynamiques conflictuelles.

21Dans notre recherche, nous adoptons cette perspective en nous appuyant sur les travaux de Siman Tov (2004) et de Darweish et Rank (2012). Nous considérons la réconciliation comme un levier essentiel de la paix, capable de transformer la diversité des approches en une force unificatrice. Ainsi, notre cadre théorique vise à articuler les processus locaux de réconciliation avec les stratégies de construction de la paix, en mettant en lumière le rôle central de la confiance et du dialogue dans l’édification d’un environnement propice à la coexistence pacifique.

Méthodologie

22L'étude privilégie l'approche de collecte d'analyse quantitative et qualitative des données. Elle est une étude transversale dont la stratégie est descriptive.

23Le terrain d'enquête est la commune urbaine de Gao. Nous avons effectué nos enquêtes en mars 2018 dans différentes catégories de famille choisies suivant leur variété linguistique. Ces catégories sont : les familles homogènes époux/épouse locuteurs songhay, les familles hétérogènes époux locuteur du songhay/épouse non locutrice du songhay, les familles hétérogènes époux non locuteur du songhay/épouse locutrice du songhay, les familles hétérogènes époux /épouse non locuteurs du songhay mais de même langue, les familles hétérogènes époux /épouse non locuteurs du songhay mais de langues différentes.

24Nous avons privilégié le questionnaire et le guide d’entretien. Le questionnaire a été adressé aux différentes catégories de famille choisies. Quant au guide d’entretien, il a été administré aux chefs traditionnels, aux chefs militaires (armée / mouvements armés), aux imams et maîtres coraniques, aux notabilités société civile et autorités gouvernementales.

25Pour le questionnaire, nous avons choisi quatre familles par catégorie. Ainsi sur les cinq types de familles, nous avons pu enquêter sur un ensemble de vingt familles. Pour chacune des familles enquêtées, cinq personnes ont renseigné nos fiches de questions. De ce fait, l’enquête a concerné une centaine de personnes.

S’agissant du guide d’entretien, vingt enquêtés au total ont été interviewés.

Le tableau ci-dessous récapitule les informations relatives à l’échantillonnage :

26Tableau N°1 : Échantillonnage

Résultats et analyses

Analyse des caractéristiques des enquêtés (Tableau N°2)

27Ce tableau met en lumière la diversité des enquêtés selon divers critères (âge, sexe, état civil, niveau d’instruction, langues parlées et temps de résidence).

28Tableau N°2 : Caractéristiques des enquêtés

Items

Catégories

Famille homogène1

Famille hétérogène FL/MNL 2

Famille hétérogène FNL/ML3

Famille hétérogène FNL/MNL ML4

Famille hétérogène FNL/MNL LD5

Total

Age

Moins 18 ans

1

0

2

2

9

14

19 - 35 ans

3

9

9

9

2

32

36 - 50 ans

6

5

7

6

6

30

Plus 50 ans

10

6

2

3

3

24

Sexe

Masculin

14

8

12

11

10

55

Feminin

6

12

8

9

10

45

Etat Civil

Célibataires

3

3

7

5

5

23

mariés

16

15

13

15

15

74

divorcés

0

2

0

0

0

2

veufs

1

0

0

0

0

1

Niveau d'instruction

université

10

4

5

2

3

24

secondaire

10

9

9

10

7

45

primaire

0

6

4

6

5

21

aucun

0

1

2

2

5

10

Langues parlées

songhay

20

13

12

4

13

62

autre LN

13

19

18

19

19

88

français

18

12

17

9

11

67

autre

4

3

2

0

0

9

Temps de résidence Gao

Moins 5 ans

1

6

6

6

5

24

 

5 - 10 ans

0

2

2

3

2

9

11 - 16 ans

0

1

2

2

3

8

 

Plus 16 ans

19

11

9

9

10

58

Répartition par âge

29L’analyse de la répartition par âge met en évidence une forte présence de jeunes adultes au sein de l’échantillon. En effet, la tranche des 19 à 35 ans, qui regroupe 32 personnes, constitue la catégorie la plus représentée. Cette surreprésentation peut s’expliquer par le fait que cette tranche correspond à une période de pleine activité socioprofessionnelle ou d’études supérieures, ce qui favorise leur participation à ce type d’enquêtes. À l’opposé, les individus âgés de moins de 18 ans ne sont que 14, ce qui indique une faible représentation des mineurs. Ce résultat peut être attribué au fait que l’enquête a été principalement menée auprès d’adultes disponibles et directement concernés par les thématiques abordées. Enfin, les personnes âgées de plus de 50 ans représentent un groupe conséquent, composé de 24 répondants. Cette présence significative témoigne d’un ancrage historique profond dans la communauté, ainsi que d’un rôle probable dans la transmission intergénérationnelle des pratiques et valeurs culturelles.

Répartition par sexe

30La répartition par sexe au sein de la population étudiée révèle un équilibre relatif entre hommes et femmes. Les hommes sont légèrement plus nombreux, avec 55 participants contre 45 femmes. Bien que cet écart reste modéré, il demeure important à considérer dans l’analyse des comportements linguistiques, dans la mesure où les pratiques langagières peuvent varier selon le genre. Cette quasi-parité renforce la pertinence des conclusions en permettant une interprétation plus équilibrée des dynamiques sociolinguistiques observées.

État civil

31Les données relatives à l’état civil montrent une nette prépondérance des personnes mariées, qui constituent 74 participants sur l’ensemble de l’échantillon. Cette forte proportion suggère que le mariage demeure une institution centrale et valorisée dans la société étudiée, reflétant l’importance accordée aux structures familiales et à la stabilité conjugale. Les célibataires représentent un groupe plus restreint, composé de 23 individus, tandis que les personnes divorcées ou veuves ne sont qu’au nombre de trois. Ces proportions témoignent d’une société où les normes matrimoniales sont fortement intégrées et où les autres statuts civils apparaissent marginalement représentés.

Niveau d’instruction

32Le niveau d’instruction des répondants présente une répartition variée, dominée néanmoins par le niveau secondaire, qui concerne 45 personnes. Ce résultat indique que l’accès à l’éducation de base et au premier cycle de l’enseignement secondaire est globalement assuré pour une majorité de la population. Toutefois, seuls 24 participants déclarent avoir atteint le niveau universitaire, ce qui révèle la présence d’une élite éduquée minoritaire, probablement engagée dans des parcours professionnels ou académiques spécifiques. Par ailleurs, la présence de 10 individus n’ayant aucun niveau d’instruction met en évidence la persistance de l’analphabétisme au sein de certaines familles, rappelant les défis importants qui demeurent dans le système éducatif.

Langues parlées

33Les réponses concernant les langues parlées montrent que la population enquêtée est majoritairement multilingue. Le songhay s’impose comme la langue la plus utilisée, avec 62 locuteurs, confirmant son statut de langue identitaire et véhiculaire dans la région. Les langues nationales dans leur ensemble sont encore davantage représentées, avec 88 personnes déclarant les utiliser, ce qui témoigne de la vitalité du plurilinguisme local. Le français, quant à lui, est parlé par 67 participants. Ce chiffre important souligne son rôle croissant dans les domaines institutionnels, éducatifs et professionnels, même si son usage demeure plus limité dans la sphère familiale. Enfin, la catégorie « autre », qui ne regroupe que neuf personnes, révèle une faible diversification linguistique au-delà des langues locales et du français, ce qui confirme le caractère majoritairement endogène de l’écologie linguistique de la région.

Temps de résidence à Gao

34Les données relatives au temps de résidence indiquent un fort ancrage territorial au sein de la population enquêtée. En effet, 58 personnes déclarent vivre à Gao depuis plus de seize ans, ce qui traduit une intégration profonde dans le tissu social, culturel et économique de la ville. Cette ancienneté de résidence peut également expliquer la maîtrise des langues locales et la participation active à la vie communautaire. Par contraste, les nouveaux arrivants définis comme les personnes résidant dans la ville depuis moins de cinq ans représentent 24 individus. Leur présence peut refléter des mouvements migratoires récents, possiblement liés à des raisons économiques, familiales, ou même à des déplacements causés par le contexte sociopolitique. Cette diversité dans les parcours résidentiels enrichit la compréhension des dynamiques de mobilité et de recomposition sociale dans la ville de Gao.

35Tableau N°3 : Comportement linguistique des enquêtés

Items

Catégories

Famille homogène

Famille hétérogène FL/MNL

Famille hétérogène FNL/ML

Famille hétérogène FNL/MNL ML

Famille hétérogène FNL/MNL LD

Total

Langues parlées en famille

songhay

20

13

13

2

10

58

autre LN6

6

14

17

16

15

68

français

12

2

10

0

5

29

autre

0

0

2

0

0

2

Langues parlées en dehors de la famille

songhay

20

13

13

10

12

68

autre LN

10

15

15

11

11

62

français

18

11

14

8

10

61

autre

5

2

3

0

0

10

Rapport vis-à-vis du non locuteur de ma langue

ouvert

15

19

12

18

18

82

méfiant

2

1

6

0

0

9

distant

1

0

0

0

1

2

indifférent

2

0

2

2

0

6

Jugement rapport population et non locuteur du songhay

accueillants

14

16

10

16

16

72

méfiants

3

4

8

2

3

20

distants

1

0

2

2

0

5

indifférents

2

0

0

0

1

3

Parler autre langue que le songhay est-il important?

oui

17

19

19

14

17

86

non

3

1

1

6

3

14

Impact de la rébellion

oui

17

7

15

14

16

69

non

2

10

4

4

3

23

neutre

1

3

1

2

1

8

36Ce tableau explore les pratiques linguistiques au sein et en dehors de la famille, ainsi que les attitudes vis-à-vis des non-locuteurs et l’impact de la rébellion.

Langues parlées en famille

37L’analyse des données montre que le songhay occupe une place centrale dans les interactions familiales, puisqu’il est déclaré comme langue d’usage par 58 personnes. Toutefois, sa présence n’est pas exclusive : il est fréquemment associé à d’autres langues nationales, citées par 68 répondants. Cette situation témoigne d’un environnement linguistique familial où le bilinguisme, voire le plurilinguisme, constitue la norme. À l’inverse, le français n’est employé comme langue familiale que par 29 personnes, ce qui indique que son usage reste majoritairement limité à des contextes formels, notamment les cadres scolaire, administratif et professionnel.

Langues parlées en dehors de la famille

38En dehors du cadre familial, le songhay demeure la langue la plus utilisée, avec 68 personnes déclarant y recourir dans leurs interactions quotidiennes. Ce résultat confirme son statut de langue véhiculaire locale assurant la communication au sein de la communauté. Parallèlement, le français apparaît davantage utilisé dans l’espace public, avec 61 répondants affirmant le mobiliser dans leurs échanges. Cette progression traduit son rôle croissant comme langue institutionnelle, administrative et parfois commerciale, sans toutefois évincer la prééminence des langues nationales.

Attitudes vis-à-vis des non-locuteurs

39Les attitudes exprimées envers les personnes ne parlant pas le songhay sont largement positives : 82 individus se décrivent comme « ouverts », ce qui révèle une tolérance notable envers la diversité linguistique. Cependant, neuf personnes déclarent éprouver une certaine méfiance. Bien que minoritaire, cette perception peut s’avérer révélatrice, notamment dans des contextes marqués par des tensions sociales ou des expériences de conflit.

Jugement des populations envers les non-locuteurs du songhay

40La perception générale de la population à l’égard des non-locuteurs du songhay demeure majoritairement accueillante, comme en attestent les 72 réponses allant dans ce sens. Cependant, 20 enquêtés évoquent une attitude empreinte de méfiance. Cette réserve peut être interprétée à la lumière de contextes sociopolitiques instables, ou encore d’expériences antérieures liées aux périodes de rébellion qui ont touché la région.

Importance de parler une autre langue que le songhay

41Une large majorité des participants, soit 86 personnes, considèrent qu’il est important de maîtriser une langue supplémentaire en plus du songhay. Cette valorisation du plurilinguisme témoigne de la reconnaissance des avantages qu’il procure, tant sur les plans social et économique que sur celui de la mobilité intercommunautaire.

Impact de la rébellion

42Les effets de la rébellion apparaissent nettement dans les réponses recueillies : 69 personnes déclarent avoir été directement affectées par les événements. Ce chiffre souligne l’ampleur des répercussions du conflit sur les trajectoires individuelles et collectives, mais également sur les pratiques linguistiques, les relations interethniques et les attitudes socioculturelles.

43L’ensemble des données analysées met en évidence une population profondément ancrée dans son identité linguistique, où le songhay occupe une position structurante. Le bilinguisme, voire le plurilinguisme, apparaît comme un trait caractéristique des espaces familial et social. Les attitudes envers les non-locuteurs sont globalement ouvertes, bien que des traces de méfiance subsistent, probablement nourries par les effets des conflits passés. Par ailleurs, l’importance accordée aux autres langues notamment au français reflète la volonté des locuteurs de s’intégrer dans des espaces sociaux, institutionnels et économiques plus larges. Les dynamiques observées montrent ainsi un équilibre entre attachement aux langues locales et ouverture vers des langues d’interaction plus étendues.

Paix et réconciliation

Le rôle des langues dans la médiation des conflits

44La citation d’un répondant affirmant : « J’ai été plusieurs fois sauvé lors de mes missions grâce au fait que mon chauffeur est polyglotte… » illustre l’importance stratégique des langues locales dans la gestion des situations de conflit. La maîtrise de plusieurs langues permet de désamorcer des malentendus, de faciliter les négociations et de créer un climat de confiance dans des contextes où la tension peut atteindre son paroxysme. Ainsi, la compétence plurilingue devient un véritable outil de médiation et de survie.

Renaissance de la confiance entre les communautés

45L’idée selon laquelle « ce qui peut favoriser la paix et la réconciliation… c’est surtout la renaissance de la confiance… » a été émise par plusieurs enquêtés. Elle met en évidence la nécessité de reconstruire la confiance entre des groupes parfois longtemps opposés. Cette confiance constitue le socle d’une paix durable, surtout dans des contextes marqués par des traumatismes collectifs et des ruptures sociales. La réconciliation ne peut se concevoir sans un travail profond de restauration des liens intercommunautaires.

Nécessité du dialogue et de la justice équitable

46Certains répondants ont déclaré que « pour amener la paix dans la commune… il faut que les gens se parlent entre eux et que les gens qui sont chargés… rendent la justice » insiste sur l’importance du dialogue continu, mais aussi d’une justice qui soit à la fois visible, impartiale et accessible. L’absence de justice nourrit les ressentiments et les désirs de vengeance, tandis qu’une institution judiciaire digne de confiance constitue un levier fondamental de stabilité.

La paix fondée sur la réciprocité et l’équité

47Selon un enquêté « pour que tout le monde dépose les armes, ceux qui parlent à tous les gens doivent être équitables… », la paix ne peut être obtenue sans un traitement égal et juste de l’ensemble des communautés. La diversité ethnique est vécue comme une richesse lorsque les interactions reposent sur l’équité. Dans le cas contraire, les injustices perçues alimentent les conflits.

Importance du brassage culturel

Les mariages interethniques comme facteur de stabilité

48L’exemple selon lequel « un Arabe a son oncle, son neveu qui est songhay… » donné par un répondant révèle la manière dont les alliances matrimoniales interethniques contribuent au renforcement de la cohésion sociale. Ces liens familiaux tissés entre des groupes différents jouent un rôle majeur dans la réduction des préjugés et la construction d’une coexistence pacifique.

La diversité ethnique comme richesse sociale

49L’affirmation d’un répondant qui dit ceci « C’est aussi notre grand péché… de penser que la diversité ethnique est une source de tension… » rappelle que la diversité peut être perçue comme une force lorsqu’elle est valorisée. La référence au cas du Rwanda illustre les dangers liés à la stigmatisation identitaire et montre combien la reconnaissance positive des différences est essentielle pour prévenir les conflits.

Soutien aux réfugiés comme vecteur de paix

50La déclaration : « Qu’on cherche par tous les moyens à rapatrier les réfugiés… » d’un enquêté met en avant une dimension humanitaire importante dans la construction de la paix. Faciliter le retour et la réintégration des réfugiés contribue non seulement à réparer les fractures sociales, mais également à rétablir un équilibre communautaire indispensable à la stabilité.

Place des langues nationales dans le processus de paix et de réconciliation

Les langues nationales comme outils de compréhension mutuelle

51La citation suivante d’un répondant : « Les langues nationales ont un grand apport… » insiste sur la fonction essentielle que jouent les langues locales dans la communication entre communautés. Leur utilisation facilite la compréhension, évite les malentendus et crée des passerelles socioculturelles indispensables à la cohésion sociale.

Les langues comme outil de protection en situation de crise

52L’exemple : « Les femmes ont été épargnées parce qu’elles ont parlé tamasheq… » d’un des répondants montre que la maîtrise de certaines langues peut constituer un moyen de protection dans des contextes de danger. La langue sert alors de signal d’appartenance ou de proximité culturelle, réduisant les risques de violence.

Bilinguisme et intégration sociale

53L’idée selon laquelle « être bilingue, c’est pour toi-même d’abord… » a été émise par plusieurs enquêtés. Elle présente le bilinguisme comme un facteur d’intégration personnelle et sociale. La capacité à communiquer dans plusieurs langues atténue le sentiment d’étrangeté et favorise l’inclusion dans des environnements culturellement diversifiés.

Critique de l’enseignement des langues nationales

54Un des enquêtés a fait une remarque : « Je ne vois pas l’importance des langues nationales qu’on enseigne à l’école… » dit-il. Il dénonce un manque de cohérence entre les politiques linguistiques officielles et les pratiques éducatives des élites. Cette dissonance nourrit un sentiment d’injustice et affaiblit la légitimité des programmes de promotion des langues locales.

La langue comme porteuse d’identité culturelle

55La citation : « La langue est porteuse de notre culture, notre identité… » a été évoqué dans la plupart des propos recueillis. Elle exprime avec force le rôle symbolique de la langue dans la construction de l’identité collective. Elle constitue un vecteur des valeurs, des traditions et de l’histoire des communautés.

La langue comme médiateur universel

56L’expression : « La langue est le marabout de tout… » exprimée par un répondant traduit la conviction que la communication constitue un moyen privilégié pour résoudre les conflits. Elle souligne la puissance symbolique de la langue comme instrument de médiation, capable de produire des effets que d’autres modes d’action ne peuvent atteindre.

57Les témoignages analysés mettent en évidence la complexité des dynamiques sociales au sein de la région de Gao. Ils montrent le rôle prépondérant des langues nationales, la valeur du brassage culturel et l’importance du dialogue dans les processus de paix et de réconciliation. La justice équitable, la reconnaissance des diversités et la réciprocité apparaissent comme des piliers essentiels pour reconstruire le tissu social dans un contexte post-conflit. Par ailleurs, la valorisation des langues locales et des liens interethniques s’impose comme un élément central pour la stabilisation durable des relations sociales

Discussion

58Les résultats de l’étude menée dans la commune urbaine de Gao mettent en évidence la complexité des dynamiques linguistiques dans un contexte marqué par des crises successives et des recompositions identitaires. L’analyse des données montre que, loin d’être un simple outil de communication, la langue s’impose comme un instrument profondément ancré dans les rapports sociaux, capable d’influencer la cohésion communautaire, les représentations de l’altérité et les conditions de la paix durable. Cette perspective confirme les propositions de Siman-Tov (2004) et de Darweish et Rank (2012), selon lesquelles la réconciliation repose largement sur la confiance, le dialogue et la reconnaissance mutuelle.

59D’abord, la forte présence du songhay comme langue d’identité et langue véhiculaire souligne son rôle structurant dans la vie sociale quotidienne. Le fait qu’elle soit massivement mobilisée tant dans l’espace familial qu’extra-familial confirme son statut de pivot linguistique au sein du tissu social. Cette centralité s’accompagne toutefois d’une cohabitation linguistique variée, illustrée par l’usage parallèle d’autres langues nationales et du français. Ce multilinguisme effectif reflète une organisation sociale fondée sur l’interdépendance des communautés et sur une circulation constante des répertoires linguistiques, ce qui rejoint les conceptions de la convivialité linguistique comme moteur de stabilité et de coopération.

60Cependant, cette pluralité ne se traduit pas uniformément par une absence de tensions. Les attitudes de méfiance relevées chez certains enquêtés rappellent que les langues, dans des contextes fragilisés par l’histoire des conflits, peuvent également activer des frontières symboliques. Ces observations rejoignent les analyses de Moreau-Desfarges (1999), qui souligne les difficultés inhérentes à la reconstruction de la confiance dans un environnement où les blessures sont encore vives. De même, l’impact fortement ressenti des rébellions sur les trajectoires individuelles éclaire la manière dont les pratiques et les représentations linguistiques s’articulent avec des expériences traumatiques et des logiques de survie.

61Les données montrent néanmoins que l’usage des langues locales contribue largement à atténuer les risques de confrontation. Plusieurs témoignages indiquent que la maîtrise de différentes langues permet de réduire les malentendus, de faciliter les négociations et, dans certains cas, de prévenir des situations de violence. Cette dimension pragmatique de la langue comme outil de médiation rejoint les approches interactionnelles de la résolution des conflits, qui valorisent la communication interculturelle comme ressource fondamentale dans les processus de pacification.

62L’étude souligne par ailleurs le rôle du multilinguisme dans la redynamisation du vivre-ensemble. Les liens interethniques, notamment à travers les mariages ou les alliances familiales, illustrent la manière dont la diversité linguistique nourrit un système de relations réciproques, contribuant ainsi à ce que les chercheurs qualifient de « capital social intercommunautaire ». Si certaines divergences persistent, elles ne remettent pas en cause le principe selon lequel la coexistence des langues et des identités constitue un levier de cohésion plutôt qu’une menace.

63Un autre enseignement important réside dans l’ambivalence du statut des langues nationales. Bien que les enquêtés reconnaissent leur rôle essentiel dans la compréhension mutuelle et la transmission culturelle, plusieurs critiques émergent concernant leur place marginalisée dans le système éducatif. Ce décalage entre les discours institutionnels et les pratiques sociales renforce l’idée que la reconnaissance politique des langues ne suffit pas à garantir leur valorisation effective. Il s’agit là d’un enjeu majeur pour les politiques linguistiques, en particulier dans un pays où la diversité linguistique est un élément constitutif de l’histoire nationale.

64Enfin, les résultats de cette étude corroborent les perspectives théoriques qui insistent sur la nécessité de passer d’un simple multiculturalisme, fondé sur la juxtaposition des différences, à un véritable interculturalisme qui privilégie les interactions, la parité et le dialogue. La diversité linguistique à Gao n’est pas seulement un fait sociolinguistique : elle constitue un cadre de rencontre, un espace où les communautés peuvent construire des compréhensions partagées. Cette évolution vers l’interculturel apparaît comme une condition indispensable pour consolider une paix durable dans la région.

65En somme, la discussion révèle que le multilinguisme convivial ne se limite pas à une cohabitation harmonieuse des langues : il renvoie à un processus dynamique de réélaboration des identités et des relations sociales. Dans un contexte post-crise tel que celui de Gao, la capacité des langues à structurer la confiance, à faciliter le dialogue et à ressouder les liens intercommunautaires en fait un levier stratégique pour la réconciliation. Les résultats invitent donc à repenser les politiques linguistiques nationales en reconnaissant pleinement le potentiel des langues locales dans la construction de la paix et la revitalisation du tissu social.

Conclusion

66L’analyse menée dans la commune urbaine de Gao met en lumière la force structurante du multilinguisme convivial dans un contexte marqué par une longue histoire de conflits, de recompositions communautaires et de résilience sociale. Les résultats obtenus montrent que, malgré les fractures héritées des crises sécuritaires et institutionnelles, les populations de Gao mobilisent leur diversité linguistique non pas comme un facteur de division, mais comme un levier de rapprochement, de médiation et de reconstruction du tissu social.

67Au cœur de ce processus, les langues locales et plus particulièrement le songhay apparaissent comme des ressources identitaires majeures, à la fois ancrées dans les pratiques quotidiennes et profondément inscrites dans la mémoire collective. Elles constituent un socle commun permettant la mise en place d’interactions fondées sur l’écoute, la confiance et la reconnaissance mutuelle. Le plurilinguisme observé dans les foyers, les espaces publics et les institutions renforce ainsi le rôle des langues comme vecteurs de compréhension interculturelle et de cohabitation pacifique.

68Cette dynamique se trouve en étroite adéquation avec les apports du cadre théorique mobilisé, qui souligne que la paix durable ne peut se construire que sur des fondements socioculturels solides, intégrant à la fois la réconciliation, la justice équitable et la restauration de la confiance. Les témoignages recueillis illustrent de façon éloquente comment la maîtrise de plusieurs langues a permis de désamorcer des situations potentiellement violentes, de faciliter la négociation et de créer des passerelles là où les tensions auraient pu s’envenimer. La langue se présente ainsi comme un instrument de protection, de médiation et d’unification, rejoignant les conclusions de Siman-Tov (2004), Darweish et Rank (2012) et d’autres auteurs qui reconnaissent son rôle central dans les dynamiques de paix.

69Toutefois, l’étude met également en évidence certaines limites, notamment la persistance de perceptions négatives envers les non-locuteurs du songhay, ainsi que les critiques adressées aux politiques linguistiques nationales. L’écart entre la reconnaissance officielle des langues nationales et leur valorisation réelle dans l’éducation et les institutions demeure un obstacle à la pleine exploitation du potentiel pacificateur du multilinguisme. Ces constats invitent à repenser la place des langues dans la gouvernance locale et nationale, en promouvant une approche plus inclusive et cohérente.

70Les résultats obtenus conduisent à une conclusion essentielle : la diversité linguistique de Gao, loin de constituer un frein à la cohésion, représente un atout stratégique pour la réconciliation et la paix sociale. La transition du multiculturalisme vers un interculturalisme fondé sur le dialogue, la réciprocité et le respect mutuel s’avère indispensable pour consolider les bases d’une paix durable. Dans ce cadre, les langues locales apparaissent comme des instruments privilégiés pour renforcer le sentiment d’appartenance, promouvoir la justice sociale et encourager la participation de toutes les composantes communautaires à la vie publique.

71En définitive, cette étude ouvre des perspectives prometteuses pour les politiques de paix et de développement au Mali. Elle invite les acteurs institutionnels, les chercheurs et les communautés locales à reconnaître pleinement le pouvoir mobilisateur des langues, non seulement comme patrimoine immatériel, mais aussi comme moteur d’unité nationale et de transformation sociale. La diversité linguistique, lorsqu’elle est accompagnée d’une vision inclusive et d’une gestion équitable, constitue l’un des piliers essentiels pour bâtir une société résiliente, harmonieuse et durable dans les régions songhay et au-delà.

Bibliographie

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Notes

1 Les familles homogènes : Epoux/Epouse locuteurs songhay 

2 Les familles hétérogènes époux locuteur du songhay/épouse non locutrice du songhay 

3 Les familles hétérogènes époux non locuteur du songhay/épouse locutrice du songhay 

4 Les familles hétérogènes époux/époux non locuteurs du songhay mais de même langue ;

5 Les familles hétérogènes époux/épouse non locuteurs du songhay mais de langues différentes

6 Langue nationale

Pour citer ce document

Zakaria NOUNTA, «Entre Langues et Réconciliation : Les Dynamiques du Multilinguisme Convivial pour une Paix Partagée en Territoire Songhay», Mu Kara Sani [En ligne], Dossier, N°42-Dec 2025, N°42-Spécial, mis � jour le : 25/02/2026, URL : https://mukarasani.com:443/mukarasani/index.php?id=1075.

Quelques mots à propos de :  Zakaria NOUNTA

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