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N°42-Spécial

El Hadji Ousmane BORE et Ahmed IBRAHIM

La mise en valeur du fleuve Niger : quelle inspiration du projet d’irrigation de Sonni Ali Ber?

Article

Résumé

Considéré comme étant le 18e Sonni, Sonni Ali Ber dit « Ali Le Grand », est le fondateur de l’empire Songhoy, le troisième et dernier empire du Soudan occidental. Il a régné sur le Songhoy 28 ans durant, de 1464 à 1492, et s’est révélé un des plus grands visionnaires et hommes d’Etat du Soudan occidental. Il a en effet initié un grand projet révolutionnaire d’irrigation à partir du fleuve Niger à la dimension de son ambition impériale. Ce projet devait booster le développement de son pays, en assurant la sécurité alimentaire de son peuple et en pourvoyant le marché sous régional, voire au-delà. D’où la présente réflexion qui s’est assigné l’objectif d’appréhender l’importance et l’actualité de la mise en valeur du fleuve Niger par le projet d’irrigation initié par Sonni Ali Ber au XVe siècle. La question principale qui soutient notre problématique est la suivante : En quoi la mise en valeur de fleuve Niger à travers le projet d’irrigation de Sonni Ali Ber est source d’inspiration ? Pour étayer cette question, les auteurs ont recouru à la consultation de la littérature se rapportant à cette période de l’empire et à des enquêtes de terrain, notamment orales en différents lieux où la mémoire de cet empire est conservée et transmise de génération en génération au travers de la tradition orale.

Abstract

Considered to be the 18th Sonni, Sonni Ali Ber, known as ‘Ali the Great’, was the founder of the Songhoy Empire, the third and last empire of Western Sudan. He ruled Songhoy for 28 years, from 1464 to 1492, and proved to be one of the greatest visionaries and statesmen of West Sudan. He initiated a major revolutionary irrigation project from the Niger River that matched his imperial ambition. This project was intended to boost the development of his country by ensuring food security for his people and supplying the sub-regional market and beyond. Hence the present reflection, which aims to understand the importance and relevance of the enhancement of the Niger River through the irrigation project initiated by Sonni Ali Ber in the 15th century. The main question underpinning our analysis is as follows: How is the enhancement of the Niger River through Sonni Ali Ber's irrigation project a source of inspiration? To support this question, the authors consulted literature relating to this period of the empire and conducted field surveys, particularly oral surveys in various places where the memory of this empire is preserved and passed down from generation to generation through oral tradition.

Texte intégral

pp. 218-235

Introduction

1Le Soudan occidental a vu naître, se développer et décliner, entre le IVe siècle et le XVIe siècle, plusieurs formations politiques dont les principales sont les trois empires qui ont fait sa notoriété : l’empire du Wagadu-Ghana (IVe-XVIe s), l’empire du Mali (XIIIe-XVe s), l’empire Songhoï (XVe-XVIe s). La République du Mali figure parmi les rares pays à connaitre une histoire millénaire pour avoir été au cœur de ces formations étatiques.

2L’empire Songhoy a été fondé par Sonni Ali Ber. Considéré comme étant le 18e Sonni, Si ou Chi, Sonni Ali Ber dit « Ali Le Grand », le fils de Souleymane Dandi selon Lassine KABA, accéda au trône du Songoï en 1464 après avoir destitué son oncle maternel. (KABA, 1977). En accédant au trône, il bénéficia d’un second titre, celui de Dâli (le Très Haut) car il pratique la magie ancestrale des Songhoï. Grand conquérant, il agrandit son empire aux dépens de l’empire décadent du Mali auquel il adjoint le royaume Songhoï originel, le Tondi (région de Hombori), le Dendi et Agadès (Niger). Sonni Ali Ber se retrouva à la tête d’un immense empire. En effet, ses conquêtes ont créé le troisième et dernier des grands empires de l’Ouest africain.

3Il se révéla un grand homme d’Etat et grand visionnaire. Prenant conscience de l’envergure spatiale de son Etat, du contexte géographique favorable avec le fleuve Niger, des diverses communautés qui le peuplent, il a entrepris de grands travaux d’irrigation, dont l’ambitieux projet dans la région de Goundam qu’il voulait relier à Walata (en Mauritanie). Rappelons que nous sommes encore à la fin du XVe siècle. La motivation profonde de cette étude est d’appréhender aujourd’hui, l’importance et l’actualité de la mise en valeur du fleuve Niger par le projet d’irrigation initié par Sonni Ali Ber. Ce qui nous renvoie à la question principale de la présente recherche : Avec le recul, que nous inspire aujourd’hui le projet d’irrigation initié par Sonni Ali ber à partir du fleuve Niger ? Nous pouvons hypothétiser que, plus que l’empire Songhoy du XVe siècle, tous les Etats riverains du fleuve Niger ont davantage besoin de la mise en valeur du fleuve Niger à travers des projets d’irrigation, avec la technologique disponible.

Méthodologie

4La méthodologie adoptée s’appuie à la fois sur la recherche documentaire et des enquêtes de terrain. La recherche documentaire a consisté à chercher, à identifier et à analyser les documents qui sont en rapport avec notre thème. Elle s’est effectuée au Mali, en Afrique occidentale, en France. Cette recherche a porté sur les ouvrages spécialisés, les ouvrages généraux, les publications académiques (mémoires de fin de cycle, thèses de doctorat, les rapports, etc.). La recherche documentaire ne nous a pas permis de récolter beaucoup de données relatives à notre thème, pour la simple raison qu’il a très peu retenu l’attention des chercheurs jusqu’à une période récente. Nous avons profité de nos séjours dans les pays cités plus haut (en Guinée, au Niger et au Sénégal en Afrique occidentale), en France pour rencontrer des chercheurs qui s’intéressent au Soudan occidental.

5Comme outil de recueil des informations, nous avons opté pour l’entretien semi-directif, plus applicable à l’analyse. Aussi, la faible directivité de la part de l’enquêteur pousse les enquêtés à accéder à un degré maximum d’authenticité et de profondeur. La semi-directivité de cet entretien fait « qu’il n’est ni entièrement ouvert, ni canalisé par un grand nombre de questions précises ». Nous avons élaboré une série de questions-guides ouvertes, requérant une information de la part de l’interviewé. L’enquête a porté sur les items suivants : la connaissance de la dynastie des Sonni ; la politique économique, notamment agricole de Sonni Ali Ber, les motivations de mise en valeur du fleuve Niger avec des projets d’irrigation; l’impact de ce projet d’irrigation, entre autres. Toutefois, les développements parallèles de la part des interlocuteurs, de nature à nuancer ou à corriger les hypothèses de travail, étaient acceptés. Lorsque nous nous assurons que tous les thèmes du guide d’entretien ont été abordés auprès des personnes ressources, nous avons procédé à la codification et les données sont saisies à l’aide du logiciel Word sous Windows. Après la saisie, nous avons procédé à l’épuration des données, variable par variable, puis à la fusion des fichiers.

Résultats

6Sonni a marqué l’histoire des grands empires par son accession au pouvoir, sa politique guerrière et agricole, son intelligence sans égale et surtout sa vision laïque du pouvoir. Sa politique terrienne fait de lui un grand ingénieur, un grand organisateur qui a su mêler guerre, vision, gestion et politique.

Projet d’irrigation initié par Sonni Ali Ber

7Avant l’avènement de Sonni en 1464, les dimensions du Songhay étaient modestes. Pendant cette période, le sud-ouest du pays était encore sous la tutelle du Mali décadent et les Touareg occupaient toute la bordure méridionale de la bande Saharienne de l’Afrique de l’Ouest. En accédant au trône, il secoue définitivement le joug du Mali et agrandit son royaume aux dépens de l’empire décadent. Il porte la guerre dans toutes les directions et soumet une partie du pays mossi, les Touareg qu’il chasse de Tombouctou, Djenné et tout le Delta central nigérien, le Macina, les principautés bambara et pousse jusqu’aux portes du Mandé. Il se retrouve bientôt à la tête d’un immense empire qui, aux anciennes provinces orientales du Wagadu-Ghana et du Mali, adjoint le royaume songhoy originel, le Tondi, le Dendi et la région d’Agadès. Sékénè Mody CISSOKO rapporte que « Sonni guerroie durant tout son règne. Il fut l’artisan de ses victoires et de sa fortune. Bénéficiant de la tradition guerrière des Sonni, il constitua une puissante cavalerie et une flotte qui donnèrent à ses troupes une puissante mobilité ». (Cf. Carte N° 1).

8En grand visionnaire, Sonni Ali Ber a vite compris que la stabilité de ce vaste Etat en progression ne peut continuer à reposer sur les systèmes traditionnels production agricole, les campagnes hivernales. Il s’est inspiré du contexte géographique favorable du Songhoy pour projeter son avenir. Le fleuve Niger traverse le cœur du territoire songhoy ; le Delta intérieur du Niger (région de Tombouctou, Mopti, Gao) est riche en terres fertiles, idéales pour l’agriculture irriguée. Sonni Ali a compris très tôt le potentiel agricole de ces zones, et l’importance de maîtriser l’eau. C’est ainsi qu’il décida de la réalisation d’un système d’irrigation qui permette aux populations locales de subvenir à leurs besoins et s’acquitter de leurs devoirs vis à vis de l’Etat, et à l’Etat d’alimenter son trésor pour son entretien, ses devoirs régaliens, la stabilité et le développement. C’est dans cette dynamique qu’il a nourri l’ambition de relier la région de Walata (en Mauritanie) au fleuve Niger via un système d’irrigation.

9Selon Mohamed Ali ould SIDI, sous le règne de Sonni Ali : des canaux d’irrigation furent creusés pour détourner l’eau du fleuve Niger vers les champs ; l’irrigation visait surtout les cultures de céréales (riz, mil, sorgho) et les jardins maraîchers autour des villes comme Gao, Tombouctou. Il aurait aussi réhabilité ou élargi des bassins naturels, pour stocker l’eau pendant la saison des pluies pour la redistribuer pendant la saison sèche. (Ould SIDI, 1986). Selon toujours lui, Tout en réfléchissant sur une entreprise fluviale, sa domination entière était une priorité. Il trace dans sa tête les opportunités d’adaptation d’une politique de domination des bordures du fleuve et réfléchit sur sa valorisation à travers la création des « bangou ». Appliquant la tactique des conflits pour réussir son projet, il s’attaque aux Peuls dans le Macina, aux bambara dans le Mandé, aux Mossi dans la vallée du Bani, aux Touaregs dans le Ra-Selma. Toutes ces visées tournent autour des lacs, des mares et des bras du fleuve Niger représentés sur la carte N°2.

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Carte N°2 : « Bangu » creusés depuis le règne de Sonni.

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OULD Sidi Ali Mohamed, 1986, actualisée par les auteurs

10Cette carte montre un grand nombre de localités propices à l’entreprise irrigable de Sonni et cela se traduit par le rapprochement de la zone à son champ d’action. Presque toute la zone ouest de Tombouctou est couverte de « bangu ». Ces bangu représentent non seulement des cours d’eau, mais aussi des villages constitués autours de ces cours d’eau. Cette affirmation est remarquable grâce à aux noms de certains villages agricoles: Toucabangou, Bintagoungou auxquels s’ajoutent des lacs dont lac Horo, Faguibine, Fati, Telé, Toya, etc.

11Certains villages sont des véritables réserves d’eau occasionnées par le fleuve Niger et la pluviométrie. Tel fut le cas de Fatakara, M’bouna, Tjessou, Morikoira, Tindirma, Gourma, Diré et Arham. Le fleuve Niger est le cours d’eau le plus important de la région alors que le domaine foncier est occupé par une classe sociale bien connue en l’occurrence les Bargna ou Tam (esclaves-captifs). Ces communautés sont redevables à Sonni Ali ber parce qu’il les a reparties dans la main-d’œuvre champêtre.

12Faut-il bien rappeler que le Songhay à partir du sud, bénéficie d’un climat favorable et d’une nature clémente, et la pluviométrie s’accroit de plus en plus vers la zone Soudanaise. L’agriculture et l’élevage deviennent plus rentables. Le fleuve mis en valeur devient la zone nourricière qui traverse l’empire d’Ouest en Est. Il permettait non seulement une importante activité agricole dans toute la vallée, mais constituait aussi un moyen de communication entre les deux grandes parties de l’Empire.

13Région soudano-sahélienne, la vocation de la boucle du Niger était avant tout commerciale. Eveillée à la vie des échanges bien avant le XIe siècle grâce à sa situation de contact entre l’Afrique blanche et l’Afrique Noire, cette zone voit la naissance et le développement d’importantes agglomérations urbaines qui attirent au Soudan des hommes, les produits et les valeurs du nord du continent. En réalité, le caractère fondamental de l’économie de l’empire Songhay, c’est d’être une économie ouverte à l’échange, où l’agriculture joue un rôle complémentaire par le surplus qu’elle apportait au marché pour des centaines de milliers de citadins et des Sahariens. Ce caractère apparait dans l’analyse des différentes activités des populations. (CISSOKO, 1986).

La politique agricole de Sonni Ali Ber

14Si la région est arrosée à cette époque par deux grands fleuves, « le Sénégal dont l’embouchure est découvert au VIe siècle » (DELAFOSSE, 1912, p.45) n’a pas été mis en valeur par Sonni Ali. Au-delà de l’expansion de son territoire, en visionnaire, Sonni Ali Ber a initié une ambitieuse et historique politique autour de la mise en valeur boucle du Niger, le plus important cours d’eau de la région Songhay. Pour ce faire, il tente de dominer toutes les villes, voire tous les villages en bordure du fleuve Niger à travers des conquêtes, pour réussir sa politique. Grace à ses conquêtes, Sonni impose sa volonté de domination dans une grande partie spatiale. Dans sa volonté de dominer une grande partie de la boucle du Niger, il réalise de nombreux canaux d’irrigation, aménage des bangou (mares), et creuse des nombreux bras sur le fleuve. Le souverain de l'Empire Songhaï a instauré des systèmes d'irrigation sophistiqués pour optimiser la productivité agricole

15Dans cette dynamique, selon Mahamoudou Wanado TOURE, Sonni effectue un recensement de plusieurs mares en projet. Il installe de nombreux canaux d’irrigation, aménage des mares que les habitants du Songhay appellent « bangou »1, et creuse de nombreux bras sur le fleuve Niger dont le plus important est le canal de Kabara qu’il draine jusque dans la ville de Tombouctou. M. TOURE rapporte à propos de cette grande entreprise d’intérêt public initié par l’empereur, qu’au moment où ces évènements se débutaient, une grande chaleur d’environ 50°C subsistait, avant de poursuivre :

Ce jour, toute la population prend la direction du fleuve, certains dans leur panique laissent les chevaux, les ânes et les chameaux, partent à pied pensant que le pied était plus rapide que ces animaux. Il ne reste dans la ville que les vieux et les aveugles qui ne pouvaient faire le déplacement.2

16Il exploite rigoureusement le fleuve Niger, plusieurs bras sont creusés à son actif. Le pouvoir de Sonni se caractérise par l’exécution des actions et des grands sentiers pour le développement dans le domaine agricole. Aussi, l’un des grands objectifs de l’aménagement est la sécurisation de l’Empire par le creuset de trois grands canaux en l’occurrence : « le Sifenso », le « Tilafenso » et le « Doo » entourant la ville de Gao de nombreux villages agricoles. (A.M.M’BOW et al. , 1970). Cette expérience sera reproduite autour d’autres villes de l’empire songhoy sous le règne de Sonni Ali Ber.

La classe paysanne

17Dans sa gestion étatique, la classe des paysans était mise à profit pour une exploitation agricole de grande envergure. Celle-ci concoure à l’agriculture par la plantation des cultures d’hivernage et celles de la décrue du fleuve. Elle avait permis la production des nombreux céréales dont, le mil, le sorgho, le blé, le haricot ; des fruits et légumes dont, les pastèques, l’oignon, les melons, le coton et l’indigo.

18Pour mieux sécuriser et maitriser la productivité, Joseph-Roger de BENOIST estime à environ 7077 villages agricoles installés dans le Delta Intérieur du Niger pendant le règne de Sonni Ali BER. (de BENOIST, 1989). Ces villages seraient si proches les uns des autres, qu’il suffit de crier pour faire passer un message entre les populations. Aussi, on estime à environ 200 voire 300 habitants, la population de chaque village. La concentration de la population entre le lac Débo et le village de San à l’époque était estimée entre 1.000.000 et 2.000.000 de personnes. (Joseph-Roger de Benoit, 1989).

19D’autres activités sont aussi exercées le long du fleuve Niger durant le règne de Sonni. Il s’agit de l’élevage des animaux : bœufs et chevaux pour la troupe de la cavalerie. Ces animaux profitent de la prospérité du fleuve. Ces animaux sont sous la responsabilité des paysans et des nomades Peuls. La pêche relève des Sorko-Bozo qui sont les maitres des eaux. Le domaine de l’artisanat, de l’habitat et autres sont réservés aux hommes de castes (Maçons, charpentiers, menuisiers, tailleurs, cordonniers, forgerons, bouchés, boulangers et potiers). Une autre classe sociale dénommée Arbi, travaille à assurer la sécurité et l’entretien du palais.

20L'objectif de cette initiative était de garantir un approvisionnement alimentaire constant, crucial pour maintenir l'unité et la stabilité de l'empire. En mettant l'accent sur l'agriculture, il a réussi à réduire la dépendance vis-à-vis des importations alimentaires, renforçant ainsi l'autonomie économique de l'empire.

Recommandations ancestrales 

21Il est intéressant de noter que Lansine Kaba a remarqué chez durant le long règne des différentes dynasties Songhay, la tradition d’appliquer la plupart des recommandations faites par les devanciers, notamment celles du père au fils. Et selon lui, les recommandations traditionnelles du père de Sonni se rapportent à la continuité du pouvoir en matière de gestion des terres agricoles. Comme un testament, ces recommandations auraient été édictées par Sonni lors de sa prise de pouvoir afin de responsabiliser les paysans. Tout d’abord, II procéda d’abord, comme recommandé, à la distribution traditionnelle des semences, des terres agricoles, et à leur délimitation :

Au temps des labours, Ali débarque avec son père de la pirogue qui apporte les semences de la future récolte. Des esclaves du palais aident le chef de la ferme à battre le rappel des gens. On les réunit devant le roi par groupe de quelques dizaines, hommes et femmes ensemble. Le Shi ordonne à chaque groupe de mesurer sur le sol une centaine de coudes, ou plus qui vont délimiter les portions dont chaque groupe sera chargé. (KABA Lassine, 1977).

Ensuite, il responsabilisa les paysans :

« Hommes et femmes qui m’appartenez, et qui appartenez ainsi de génération en génération depuis l’aube jusqu’à la fin des temps à la lignée des shi régnant sur le Songhay. Ecoutez. En ce jour, j’ai constaté votre labeur et je suis pleinement satisfait de vous. Mais, j’ai constaté aussi combien de coudes de terre ont été confiées à chacun de vos groupes, et je sais combien de sacs de semences je vous ai distribués. Désormais, jusqu’à ce que vienne la saison de la moisson, vous êtes entièrement responsables de la fécondité de cette terre….Vous devez donc savoir, par les sacrifices et toutes les conduites appropriées, obtenir et conserver la faveur et la protection des génies de l’orage, des sources, des mares et des puits, de leur maitresse la toute puissante Haraké Dicko, déesse du Grand fleuve, source de toutes les eaux du ciel et de la terre. (KABA Lassine, 1977, p.44).

22Au-delà de cette responsabilisation, le roi s’attend au respect strict de la consigne donnée et donne assurance aux paysans que la reine du fleuve les aidera à la sécurisation et à la réussite de la campagne champêtre d’une part et d’autre part, il s’attend à une production record à la récolte.

Discussions

23La promotion de la discipline historique au Mali est de plus en plus faible, alors que la connaissance des grandes figures historiques est l’une des entreprises de grande importance pour qui veut les prendre en exemple dans leurs actions développement. Durant des siècles avant les royaumes, la colonisation et les indépendances, des grands hommes en l’occurrence Sonni Ali Ber sont inscrits dans les annales de l’histoire à cause de leurs œuvres. Son projet d’irrigation et sa politique agricole sont révolutionnaires pour la période en question, le XVe siècle avec le niveau rudimentaire des techniques employées. L’on en viendrait à se demander comment Sonni a imaginé et réalisé ce grand projet ?

24Sonni a capitalisé plusieurs facteurs pour irriguer le fleuve Niger. Il y allait principalement de la sécurité alimentaire et territoriale et celles-ci reposaient essentiellement sur le développement agricole. Il était défavorisé par les conditions climatiques dans cette zone où ne tombent que 200mm de pluie par an à Tombouctou, 300 à Gao, alors qu’elle accroit jusqu’à 600 et 800 mm en allant de Djenné vers le Bani. (CISSOKO, 1986).

25Faut-il se rappeler que la pluie ne tombe que pendant le mois d’Aout dans la boucle du Niger, l’hivernage ne dure qu’un à deux mois et bien souvent existe la sècheresse. Dans ces conditions, les cultures sont insuffisantes et irrégulières, ce qui explique que le salut vient du fleuve Niger. La crue du fleuve commence en décembre, il transporte dans les vallées et les lacs les terres d’alluvion qui pendant la décrue, constituent des sols propices à la culture des céréales. Les tarikhs de Tombouctou parlent d’inondations plus dévastatrices que la sécheresse. Aussi, plus au sud-ouest, le vaste Delta intérieur du Niger qui s’étale de la région de Ségou à Goundam, englobant toute la zone du Macina est un grand espace de culture et d’élevage par excellence. Tous ces éléments n’ont pas échappé à Sonni pour pouvoir exécuter son projet.

26Sous Sonni, ces grands espaces du Sud comme du Nord constituent le grenier de l’Empire avec le Dendi, région arrosée et céréalière. Le fleuve fut sans exagération la mère nourricière de l’Empire Songhay comme elle l’est aujourd’hui pour des pays comme le Niger et le Mali (CISSOKO, 1986). (Cf. carte n°3).

27Carte N°2 : Système d’irrigation initié par Sonni Ali Ber

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Réalisation personnelle

28Les techniques agricoles employées n’ont pas évolué depuis le XVIe siècle, elles sont semblables à celles d’aujourd’hui, elles sont basées sur l’utilisation d’un outillage rudimentaire comme la houe ou Koumou en Songhay. Les pratiques agricoles diffèrent selon les localités, elles s’adaptent au sol peu profond de la savane soudanaise à un rendement limité. Le Soudan médiéval et même précolonial n’a pas pu utiliser la charrue. Selon Sanèy CHIRFI, Sonni aurait construit des digues et des canaux le long de la vallée du fleuve et principalement dans la région de Tombouctou pour permettre des cultures régulières. Ces informations restent à vérifier.

29En fait, la maitrise de la nature très incomplète et l’agriculture restent conservatrices, les rendements irréguliers dépendent des conditions naturelles. Il faut comprendre que l’Empire Songhay sous Sonni est sous un régime de propriété rurale. D’une manière générale, la terre et tout le sol appartenaient aux maitres, leur gestion doit permettre à tous de pouvoir faire paitre les animaux, laisser en friche certaines dans la vallée du Niger. On sait par exemple qu’au Macina, il y avait à côté du Souverain le maitre des terres, descendant des anciens princes du Méma. La propriété du sol était généralement le lot d’une ethnie, d’un village ou d’une famille. Aussi, la propriété familiale à cette époque était structurée. Les marabouts et les princes constituaient une véritable aristocratie de grands propriétaires terriens, rentiers de la majorité des terres, possédaient de nombreux domaines dans la vallée du Niger (CISSOKO, 1986). Au temps de Sonni, toutes les activités rurales se déroulent le long du fleuve, en plus de l’agriculture, il y a la pêche et l’élevage qui occupent les pensées des populations. Cependant, les conditions climatiques semblent avoir peu changé depuis le XVIe siècle. Toute l’activité agricole est orientée vers la production de l’autoconsommation.

30Au regard de la pêche, depuis longtemps pratiquée, les riverains du Niger ont exploité cette ressource qui est un élément fondamental de l’économie de l’Empire. Aussi, pratiquée avec des instruments traditionnels : filets, harpons, ce secteur est occupé par les maitres de l’eau à savoir les Sorko qui forment une fraction importante du peuple Songhay.

31De nos jours, des études scientifiques montrent d’innombrables chemins à suivre pour un développement harmonieux de notre pays. L’exploitation du fleuve Niger est une grande opportunité à saisir par sa mise en valeur telle que l’a fait Sonni, il y a déjà des siècles. Tous les bangu et les lacs arrosés par le fleuve du Niger, du nord comme du sud pays dévoilent leurs importances agricoles et constituent de nos jours de véritables instruments de lutte contre l’insécurité alimentaire gage d’une bonne politique de gestion.

32En fait, c’est la mise en valeur du fleuve Niger qui a permis à Sonni Ali Ber d’avoir la maitrise de son empire et régner près de trois décennies. Sonni Ali a considérablement amélioré la sécurité le long des routes commerciales reliant des villes stratégiques telles que Tombouctou et Djenné. Cette amélioration a facilité une circulation accrue des biens, notamment l’or et le sel, qui étaient des produits essentiels de l’économie songhay. Grâce à la conquête et à l'intégration de villes commerciales importantes, il a pu garantir une gestion centralisée et efficace des échanges économiques. Il y a lieu de comprendre que le pouvoir de Sonni s’est renforcé avec la mise en place des corps de l’Etat aux fins de pouvoir disposer d’une ressource importante pour consolider et rendre indépendante sa force armée permanente, capable de protéger l’empire, d’imposer sa volonté de souveraineté à ses sujets, de briser la rébellion. Selon Boubou HAMA, cet appareil de l’Etat puissant, n’était pas despotique, sauf que l’Empire hérita d’une longue tradition guerrière (HAMA, 1974).

33Il ressort de cette étude, que le fondateur de l’empire du Mali, Sonni Ali Ber s’est révélé un un des plus grands Homme d’Etat visionnaire du Soudan occidental. Il s’est inspiré des réalités de son pays pour projeter l’avenir. Il a très tôt compris qu’en restant tributaire des campagnes hivernales, avec une faible pluviométrie, il n’atteindra jamais son objectif historique, la réalisation d’un Etat à la dimension de son ambition. Il a ainsi décidé de s’émanciper des aléas climatiques en initiant un ambitieux projet de mise en valeur du fleuve Niger, la plus grande ressource naturelle dont dispose le Soudan occidental. Ce projet reposait sur l’irrigation des vastes terres exploitables de son pays. Pour ce faire, il a capitalisé et le fleuve Niger, et bangu (mares) ; il a formalisé une classe de paysans et procédé à un maillage spatial avec les « villages agricoles » pour capitaliser toute l’année avec les cultures d’hivernage et les cultures de décrue. Il a également et surtout rendus exploitables et arables près de deux tiers du territoire de l’empire Songhoy, situés dans la partie saharienne du pays.

34Rappelons que Sonni Ali Ber a régné de 1464 à 1492, la deuxième moitié du XVe siècle. Si la navigation a déjà connu les apports des progrès techniques et scientifiques avec la boussole, le sextant, l’art de la guerre avec la poudre à canon et l’imprimerie ; l’agriculture restait encore rudimentaire. Aujourd’hui, avec le seuil atteint par la technologie dans l’agriculture, la démographie galopante et toujours plus nécessiteuse, le projet de mise en valeur du fleuve Niger et d’irrigation de Sonni Ali Ber se trouve plus indiqué pour nos pays en général, le Mali en particulier avec le delta intérieur du Niger, qu’il n’a été pour l’empire Songhoy.

Conclusion

35Une étude des grandes figures de l’histoire du Soudan Occidental serait incomplète sans la figure de Sonni Ali BER pour être à l’origine du troisième et dernier grand empire du Soudan : l’empire Songhay. Sonni a marqué l’histoire des grands empires par son accession au pouvoir, sa politique guerrière et agricole, son intelligence sans égale et surtout sa vision laïque du pouvoir. Sa politique terrienne fait de lui un grand ingénieur, un grand organisateur qui a su mêler guerre, gestion et politique. Lansine KABA estime que Sonni Ali Ber : “Conquérant, ingénieur, organisateur, maître-magicien, Sonni Ali plus connu sous le nom d’Ali-Ber, incarne à lui seul le génie créateur du peuple songhoy“. (KABA, 1978). Sa particularité historique participe de sa ferme volonté de mettre en valeur de façon judicieuse le fleuve Niger, la ressource naturelle la plus importante du Soudan occidental. Pour ce faire, il a initié un projet ambitieux d’irrigation de toute la région comprise entre Goundam et la région de Walata en Mauritanie. Il a également développé un système de retenue d’eau de pluie à partir des mares pour la redistribuer après l’hivernage. Il a constitué des villages agricoles le long du fleuve Niger pour les cultures hivernales et de décrue. KABA rapporte toujours à ce propos de Sonni : “ A une science militaire diabolique, il faut ajouter une vision politique inattendue chez un primitif. Dans sa marche vers l’Est, il a évidemment pour objectif le pillage des pays riches. Il est entrainé par un désir de conquérir et de gouverner. Choses qui sont d’une essence plus noble que le simple amour de la razzia“. (KABA, 1978). En mettant l'accent sur l'agriculture, il a réussi à assurer la souveraineté de l’empire Songhoy en réduisant sa dépendance vis-à-vis des importations alimentaires, renforçant ainsi l'autonomie économique de l'empire.

36Il ressort de cette étude que ce projet révolutionnaire de capitalisation de fleuve Niger par l’irrigation et les différents projets annexes et connexes, initié par Sonni Ali Ber, se doit d’être revisité pour servir de source d’inspiration aux générations actuelles, notamment aux décideurs des Etats qui ont en partage le fleuve Niger. De nos jours, des études scientifiques montrent d’innombrables chemins à suivre pour un développement harmonieux de notre pays. L’exploitation du fleuve Niger est une grande opportunité à saisir par sa mise en valeur telle que l’a fait Sonni, il y a déjà des siècles. Tous les bangu et les lacs arrosés par le fleuve du Niger, du nord comme du sud pays dévoilent leurs importances agricoles et constituent de nos jours des véritables instruments de développement, gage de toute souveraineté. Jean ROUCH avait noté que : « Ali sut émonder ce pays (le Songhay) es influences étrangères, prévois avec une justesse de vue qui nous étonne, la menace des Peuls, des Touareg, des savants musulmans, ne comportant que sur lui-même et sur ses fidèles, bâtissant un Etat purement nègre, conçu par un nègre et pour d’autres nègres ». (ROUCH, in KABA, 1978).

37En plus, le fleuve s’ensable et sa berge se rétrécie à cause du manque d’entretien mais aussi sa sous-exploitation intense due à des mauvaises politiques de gestion. Cependant, la politique d’irrigation mise en place par Sonni Ali Ber permettait sa sauvegarde avec les plantations tout le long de la berge, l’implantation de nombreux villages dans la boucle du Niger et l’irrigation de l’eau dans des endroits très distants.

Bibliographie

MAIGA, Aboubacrine A., chef de la mission culturelle de Gao.

ALPHA, Sane Chirfi, retraité à Tombouctou.

TOURE, Mohamoudou Wanado, notable à Tombouctou.

BENOIT Joseph-Roger, (1989), Le Mali, Harmattan.

CISSOKO Sekene Mody, 1996, Tombouctou et l’Empire Songhay, Harmattan.

DELAFOSSE, Maurice (1912), Haut-Sénégal-Niger, T. 2, édition Larose.

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UNESCO, (1984), Le songhay du XIIe au XIV, p.227 en ligne sur https://unesdoc.unesco.org consulté le 28/10/2025.

Notes

1 Terme qui signifie mares en langage Songhay.

2 Mahamoudou Wanado TOURE, entretien réalisé le 3 février 2025.

Pour citer ce document

El Hadji Ousmane BORE et Ahmed IBRAHIM, «La mise en valeur du fleuve Niger : quelle inspiration du projet d’irrigation de Sonni Ali Ber?», Mu Kara Sani [En ligne], Dossier, N°42-Dec 2025, N°42-Spécial, mis � jour le : 23/02/2026, URL : https://www.mukarasani.com:443/mukarasani/index.php?id=1027.

Quelques mots à propos de :  El Hadji Ousmane BORE

Histoire-Archéologie

Université des Sciences Sociales et de Gestion de Bamako (USSGB).

bore.ousmane@yahoo.fr

Quelques mots à propos de :  Ahmed IBRAHIM

Histoire-Géographie.

Ecole Normale Supérieure de Bamako (ENSup.)

ahmedsisse.sisse@gmail.com